Iran : le pouvoir fragilisé

15 Janvier 2020

L’unité nationale mise en scène par les dirigeants iraniens après l’assassinat du général Soleimani par l’armée américaine aura été de courte durée. La destruction en vol, le 8 janvier, d’un avion de ligne ukrainien transportant 176 passagers, la plupart d’origine iranienne, a provoqué des manifestations d’hostilité au régime des ayatollahs.

Après avoir nié toute responsabilité dans ce krach, le régime, par la voix du nouveau commandant en chef des Pasdaran, les Gardiens de la révolution islamique, a reconnu que le Boeing avait été abattu par un missile iranien « à la suite d’une erreur désastreuse ». Cette annonce a déclenché des manifestations de colère à Téhéran et dans plusieurs villes du pays. Elles ont été immédiatement réprimées par les Pasdaran, et pas seulement avec des gaz lacrymogènes. Il y a moins de deux mois, les dirigeants iraniens avaient réprimé à l’arme de guerre les manifestants qui protestaient contre l’augmentation brutale du prix du carburant, tuant au moins 300 personnes selon Amnesty International. Des milliers d’autres ont été emprisonnés.

La vie de plus en plus chère, les pénuries de produits courants et le chômage qui frappent durement la population iranienne résultent directement de l’embargo décrété par Trump en 2018, quand il a quitté l’accord sur le nucléaire. C’est pourquoi la provocation qu’a représentée l’assassinat à Bagdad de Soleimani, le chef des opérations extérieures de l’Iran, a permis aux dirigeants iraniens, Khamenei, le guide suprême, et Rohani, le président de la République, de faire vibrer la corde nationale. Ils ont réussi à rassembler peut-être plusieurs millions de personnes scandant « Mort à l’Amérique », lors des obsèques du chef des Pasdaran.

Mais cette union nationale est bien fragile. Si Trump et les États-Unis sont conspués, des fractions de plus en plus larges des classes populaires rejettent les dirigeants. Corrompus, voleurs de l’eau des paysans, incapables d’organiser les secours après les inondations qui ont frappé certaines régions, les hommes au pouvoir et leurs familles pompent les richesses du pays. Les dépenses du régime pour soutenir ses alliés et défendre ses intérêts politiques en Irak, en Syrie ou au Liban, au détriment des besoins élémentaires des Iraniens, pèsent lourd dans le budget. Régulièrement, les ouvriers des grandes entreprises doivent faire grève pour recevoir leur salaire. Par deux fois, en janvier 2018 et en novembre 2019, des révoltes contre la cherté de la vie ont touché des dizaines de villes. À chaque fois les dirigeants islamiques étaient visés tandis que des lieux symboliques du pouvoir étaient saccagés.

Le mensonge des autorités au sujet de la destruction du Boeing ukrainien, dont une partie des passagers étaient des Iraniens expatriés en Europe ou au Canada, a ému lui aussi, même si c’est sans doute d’abord au sein de milieux plutôt privilégiés.

Les oppositions et même les révoltes ne peuvent que se multiplier contre ce régime dictatorial et réactionnaire. Mais le sort des couches populaires ne changera durablement que si ouvriers et paysans réussissent à instaurer leur propre pouvoir, qui ne soit au service ni de la bourgeoisie iranienne ni de l’impérialisme.

Xavier LACHAU