Bolivie : les travailleurs face à l’offensive de la réaction

13 Novembre 2019

Dimanche 10 novembre, après vingt jours de crise, sous la pression de la droite et de l’armée, le président bolivien Evo Morales été contraint à la démission.

Morales avait perdu un référendum, censé lui permettre de se représenter une quatrième fois à l’élection présidentielle, qui avait été sa première défaite dans les urnes. Il avait cependant obtenu l’autorisation d’un tribunal pour se représenter. Son succès à l’élection, avec dix points d’avance sur son adversaire, a entraîné des affrontements de rue, orchestrés par la droite, qui ont fait trois morts et 383 blessés.

La droite a eu le soutien de l’OEA, l’Organisation des États américains, très liée à Washington, qui a dénoncé une élection entachée d’irrégularités. Evo Morales a alors annoncé de nouvelles élections et la réforme du tribunal électoral, sans que cela calme la protestation. Mais le coup de grâce est venu de l’armée et de la police, quand les commandants en chef de ces deux corps lui ont demandé de démissionner « pour permettre la pacification et le maintien de la stabilité, pour le bien de notre Bolivie ».

La démission de Morales, réfugié maintenant au Mexique, a entraîné une cascade de démissions politiques, mais elle a surtout déclenché la colère des classes populaires, qui prend pour cible la droite.

Cette dernière est dirigée par Carlos Mesa, ex-président et candidat perdant de la récente présidentielle, et Fernando Camacho, patron et président du comité civique de Santa Cruz, ville et région riche en gaz, où les possédants avaient tenté en 2008 de faire sécession avec le soutien des États-Unis. Ils s’appuient sur un bloc conservateur réunissant l’Église catholique et les évangélistes, pour tenter de rétablir leurs privilèges égratignés par les mesures de Morales en faveur des déshérités.

Ce dernier, dirigeant syndical des paysans producteurs de coca, avait été porté à la présidence en 2005, à la suite de plusieurs soulèvements populaires commencés en 2002, notamment pour refuser le pillage des richesses gazières par les multinationales.

Bénéficiant, grâce à la production de gaz, de ressources importantes plus stables que la rente pétrolière, Morales a mené des politiques sociales comparables à celles de Chavez au Venezuela. Le salaire minimum a été régulièrement augmenté, de 300 % entre 2007 et 2016, des pensions de retraites instituées.

En 2016, la Bolivie avait le taux de chômage le plus bas d’Amérique du Sud (4 %). Selon l’OMS, de 2007 à 2014, le budget de la Santé a progressé de 173 %. Les campagnes de vaccination ont éliminé ou réduit la poliomyélite, la rubéole et la rougeole. De 2007 à 2017, la mortalité infantile a reculé de 50 % et la sous-nutrition des enfants de 14 %. Le taux d’analphabétisme est tombé de 13 à 4 %.

En conséquence, la troisième réélection de Morales en 2014 avait été pour lui-même un succès, grâce à ses programmes sociaux et à une croissance record de 6,5 %, au point qu’il s’est cru autorisé à se faire construire un palais pharaonique, une tour de 29 000 m² regroupant tous les services, présidence, vice-présidence et ministères, mais aussi un luxueux appartement pour le chef de l’État.

Ce n’était plus le Morales qui, en arrivant au pouvoir, avait réduit de moitié son salaire de président et celui des hauts fonctionnaires. En fait, au pouvoir, il a toujours ménagé les classes possédantes. Comme Chavez au Venezuela, il a recherché le compromis, y compris quand celles-ci devenaient trop agressives, comme en 2008 lors de leur tentative de sécession. Dès le début, Morales avait annoncé qu’il ne comptait pas chasser du pays les multinationales, mais seulement renforcer le poids de l’État dans le secteur des hydrocarbures afin d’accroître la part de revenus de la Bolivie. Son gouvernement a seulement révisé les contrats d’exploitation des compagnies étrangères, les rendant plus contraignants.

La réaction de colère de ses partisans montre que Morales dispose de larges soutiens dans les classes populaires. Mais visiblement il n’a pas envisagé ou pas voulu s’appuyer sur leur mobilisation pour neutraliser l’opposition. Les travailleurs et les opprimés sont maintenant directement face à des adversaires à l’offensive.

Jacques FONTENOY