Algérie : des marées humaines pour une “seconde indépendance”

06 Novembre 2019

Vendredi 1er novembre, des marées humaines ont envahi Alger ainsi que toutes les grandes villes d’Algérie. Ce 37e vendredi de la contestation contre le système coïncidait avec le 65e anniversaire du déclenchement de la guerre de libération du pays, lancée par le FLN à la Toussaint 1954 contre la puissance coloniale française.

À Alger, dès le jeudi 31 octobre, des manifestants ont afflué de tout le pays, improvisant un rassemblement nocturne devant la Grande Poste, ponctué à 20 heures par un concert de casseroles, de klaxons et de youyous en solidarité avec tous les détenus d’opinion. Le vendredi, malgré la mise à l’arrêt du tramway, du métro et des trains, des cortèges immenses venus de tous les environs ont convergé des heures durant vers le centre de la capitale. Les femmes et la jeunesse des quartiers populaires présentes en nombre ont communiqué à tous leur dynamisme et leur enthousiasme. La détermination et la fierté d’être aussi nombreux à défier le pouvoir, et à ne pas céder à ses intimidations, se lisaient sur tous les visages.

Alors que les dignitaires du régime organisaient des commémorations officielles, des centaines de milliers de manifestants contestaient la légitimité historique dont ils se sont parés. Les portraits de ceux qu’ils considèrent comme des vrais héros de la guerre de libération, tels que Hassiba Ben Bouali ou Ali la Pointe, ont été brandis par nombre d’entre eux. Ils estiment que l’indépendance, acquise en 1962 au prix de lourds sacrifices, a été confisquée par les militaires. Aussi, les slogans « Y’en a marre des généraux », « Les généraux à la poubelle ! », « Une nouvelle indépendance ! » ont été parmi les plus scandés. De nombreux manifestants ont également réclamé la libération de tous les détenus d’opinion, notamment celle de Lakhdar Bouregaâ, un vétéran de la guerre de libération âgé de 84 ans, emprisonné pour avoir critiqué le chef de l’armée.

Cette mobilisation d’ampleur a également été une réponse cinglante aux propos tenus par le président par intérim Ben Salah au président russe Poutine, où il lui déclarait que « l’ampleur du mouvement était exagérée » et « qu’il se résumait à quelques éléments ».

Depuis maintenant plus de huit mois, le Hirak, le mouvement, exige la fin du système. Gaïd Salah, le chef de l’armée qui est à la manœuvre depuis la démission de Bouteflika, est devenu la cible principale des manifestants : « Gaid Salah est devenu un parrain, on t’enverra à la prison d’El Harrach, dictateur », « Dégage Gaïd Salah, cette année il n’y aura pas de vote ! »

Les manifestants rejettent l’élection présidentielle du 12 décembre, que Gaïd Salah veut à tout prix imposer. Elle apparaît comme une manœuvre de plus, pour sauvegarder le système politique actuel.

Sous la pression populaire, la plupart des partis, des islamistes du MSP aux démocrates du RCD et du FFS, ont renoncé à y participer. Parmi les cinq candidats en lice, on trouve deux ministres et deux ex-Premiers ministres de l’ère Bouteflika, Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune.

Il n’y a évidemment rien à attendre de ces hommes, s’ils arrivent au pouvoir. Depuis la chute de Bouteflika, rien n’a changé, quelques grands patrons qui avaient profité des largesses du pouvoir sont en prison, mais la corruption continue de sévir à tous les étages de la société. Et surtout la loi patronale règne dans les entreprises, où les patrons du privé et du public cherchent à regagner le terrain concédé en mars et en avril. Ainsi la direction des entreprises de la Faïencerie algérienne vient de licencier la vingtaine de grévistes qui avaient mené la grève en mars ; en réaction, les travailleurs se sont remis en grève.

Avec la crise qui s’aggrave, les travailleurs et les classes populaires sont confrontés à des difficultés grandissantes. De nombreux travailleurs du secteur public sont en grève, car ils ne sont plus payés. Les grands chantiers sont à l’arrêt et des centaines d’entreprises sont en faillite, mettant des dizaines de milliers de travailleurs à la rue. Des grèves éclatent, exprimant un mécontentement social mis pour l’instant à l’arrière-plan de la contestation politique, à l’image de la grève des enseignants du primaire sous-payés et maltraités par leur ministre.

Quelle que soit l’issue du scrutin du 12 décembre, s’il a lieu, il mettra en place, une fois de plus, un paravent civil derrière lequel s’abritera une caste d’officiers. Dans le contexte de crise du capitalisme, ce pouvoir, avec les attaques qu’il s’apprête à mener contre les classes populaires, pourrait ne tolérer aucune liberté et aucun droit démocratique.

Les masses algériennes veulent en finir avec un système politique qui, ayant pris la suite du colonialisme, les opprime depuis 57 ans. Elles réclament une nouvelle indépendance. Elles veulent en finir avec le mépris, la misère, l’oppression et la corruption généralisée. Le peuple algérien, comme ceux de tous les pays pauvres de la planète, subit l’oppression des classes dirigeantes qui ne sont qu’un rouage de l’impérialisme. La satisfaction de ses aspirations ne sera possible que par une véritable révolution, remettant en cause cette domination.

Laïla Wahda