Turquie : en perte de vitesse, Erdogan a besoin d’une guerre

16 Octobre 2019

L’intervention de l’armée turque en Syrie, décidée par le président Erdogan, n’est pas une surprise. En effet l’usure considérable de sa clique, au pouvoir depuis dix-sept ans, se manifeste depuis plus d’un an et c’est pour lui une habitude de tenter de sortir de ses difficultés en déclenchant une guerre.

Le pays s’enfonce de plus en plus dans la crise, et les scandales liés à la corruption ne passent plus. Sur 82 millions d’habitants, plus de vingt millions ont du mal à joindre les deux bouts et 3,4 millions ont été traînés devant les tribunaux pour non-remboursement de dette. Les chômeurs sont plus de huit millions, parmi lesquels 25 % de jeunes.

L’AKP, le parti d’Erdogan, n’est plus que l’ombre de lui-même. Un sondage de septembre estime à 60 % le nombre de ceux qui refusent le système d’hyperprésidence taillé spécialement par et pour Erdogan. Autre mesure de l’usure du pouvoir : lors des élections municipales de mars dernier, l’AKP a perdu quasiment toutes les villes importantes, notamment Istanbul, centre économique du pays avec ses 16 millions d’habitants, et la capitale Ankara. Ces résultats indiquaient clairement que la population urbaine, qui jusqu’à une date récente soutenait le régime d’Erdogan, ne vote plus pour lui. Au sein du parti AKP même la crise s’aggrave : un certain nombre de ténors, comme l’ancien président de la République Gül, l’ancien Premier ministre Davutoglu ou l’ancien ministre des Finances Babacan, ont non seulement démissionné mais déclaré qu’ils allaient se constituer en opposition.

Pour tenter de durer, Erdogan et sa clique ont une fois de plus tenté de jouer sur un sentiment nationaliste et antikurde en lançant une opération militaire. La ficelle n’est pas neuve. Avant les élections municipales de mars, Erdogan avait déjà à deux reprises préparé une intervention des forces armées turques à la frontière syrienne. À chaque fois, l’état-major s’était heurté au veto des États-Unis. Cette fois également, Erdogan a dû différer d’un jour ou deux l’intervention militaire, dans l’attente du feu vert du commandement aérien américain.

Pour l’instant, la manœu­vre présidentielle a fait derrière elle l’unité des partis politiques. À part le parti prokurde HDP, les partis d’opposition tels que le Parti social-démocrate CHP ou le Bon parti, qui critiquent Erdogan, ont approuvé l’intervention lors d’un vote au Parlement. Mais la population ne semble pas totalement dupe du procédé, alors qu’elle est soumise au battage nationaliste par des médias presque entièrement aux ordres, assourdie en permanence de marches militaires ottomanes, et abreuvée de dénonciations des prétendus terroristes kurdes.

La preuve en est que le pouvoir, qui craint la diffusion de messages hostiles à sa politique, a décidé de contrôler ou même bloquer les réseaux sociaux, une source comme Wikipedia étant depuis longtemps hors d’accès. Au demeurant, Erdogan se vante d’avoir déjà fait mettre en garde à vue au moins 129 personnes ayant diffusé un avis négatif sur l’intervention.

Erdogan et son gouvernement abattent peut-être un de leurs derniers atouts, mais rien ne dit que la population, lasse de l’inflation, des retombées de la crise économique et des coups de menton de l’hyperprésident, marchera longtemps dans son jeu.

Julien SILVA