Septembre-octobre 1989 : les usines Peugeot de Mulhouse et Sochaux en grève pour les salaires

02 Octobre 2019

Il y a trente ans, une grève de sept semaines a touché les deux plus grosses usines du groupe PSA dans l’Est, Mulhouse (12 000 ouvriers) et Sochaux (23 500 salariés, dont 16 000 ouvriers). Elle survenait dans un contexte de mécontentement grandissant sur les salaires, bloqués depuis 1982 par le gouvernement Mitterrand-Mauroy, auquel participaient des ministres communistes.

La revendication des ouvriers est alors 1 500 francs d’augmentation mensuelle (ce qui représenterait aujourd’hui 360 euros). Face aux grévistes, Calvet, PDG depuis 1982, déclare cyniquement à la télévision qu’il consent 1,7 % d’augmentation « et pas un centime de plus ». Cela pour des salaires de l’ordre de 4 800 francs net au bas de l’échelle (ce qui représenterait 1 030 euros aujourd’hui). Alors que lui-même s’est accordé, comme le révèle Le Canard enchaîné pendant la grève, 46 % d’augmentation de « salaire ». Ce qui renforce encore la solidarité de tous les travailleurs du pays qui suivent avec attention le combat des grévistes de Peugeot.

Au retour des congés, des militants CGT des ateliers de Carrosserie font circuler une pétition pour les 1 500 francs. Elle est signée massivement. Le 1er septembre, en fin de poste, un petit secteur de 30 ouvriers débraye et remet ça la semaine suivante pour en entraîner d’autres. Mardi 5 septembre, ils se retrouvent à 400 de l’équipe du matin qui attendent ceux de l’après-midi ; une partie se joint à eux, pour former un cortège qui grossit en passant dans les ateliers de l’usine. Le soir, ils sont 1 700 travailleurs. La grève prend son envol : il y a 3 000 grévistes le mercredi, 4 000 vendredi 8 septembre. Ils votent la grève en assemblée générale et crient : « À Sochaux, à Sochaux », la maison mère.

Les dirigeants syndicaux, d’accord sur rien sauf sur le fait qu’il leur revient de diriger le mouvement, s’y opposent en expliquant qu’il n’y a pas d’argent pour aller à Sochaux, qu’il y a des risques de provocation, etc. Les jours suivants, les grévistes tournent dans les ateliers vidés des non-grévistes par la direction. Jeudi 14 septembre, passant outre les consignes syndicales, ils occupent la Carrosserie : aucune 205, la voiture vedette de Peugeot, n’en sort.

Depuis le début des débrayages à Mulhouse, plusieurs dizaines de militants et d’ouvriers de Sochaux veulent les rejoindre. Vendredi 8 septembre, le coup d’envoi est donné par le débrayage de 120 ouvriers de Carrosserie, appelés par des délégués CGT, et d’un petit secteur de professionnels. Mercredi 13, plus de mille ouvriers des deux équipes de Carrosserie débrayent. Deux jours plus tard, 3 300 ouvriers sont réunis en assemblée générale et la grève démarre véritablement. Comme à Mulhouse, c’est la CGT qui dirige le mouvement, aux côtés de la CFDT qui, de son côté, ne réclame que 500 francs et FO, très lié à la direction, 250 francs.

Pendant plus de cinq semaines, 1 000 à 1 500 grévistes, essentiellement de Carrosserie, se retrouvent dans l’atelier en assemblée générale.

La Carrosserie est le centre vivant de la grève. Le cortège de grévistes tourne tous les jours des heures autour des chaînes, en s’adressant aux intérimaires, aux non-grévistes, en interpellant les « jaunes » venus d’ailleurs, encadrés par la maîtrise, parfois plus nombreuse que les grévistes. Ceux-ci prennent moralement le dessus : ce sont les cadres de droit divin Peugeot qui sont dans leurs petits souliers, voire piquent des crises de nerfs, et cela ne s’oublie pas !

Les manifestations fréquentes dans les rues de Montbéliard et aussi de Mulhouse regroupent, surtout au début, plusieurs milliers de participants. Les ouvriers, grévistes ou non, déclinent sur des affichettes la revendication des 1 500 francs. C’est du jamais vu depuis 1968.

Le succès des collectes, organisées partout dans le pays par les organisations syndicales, et surtout la CGT, témoigne du soutien rencontré par la grève. Ajouté aux aides financières des mairies, cela aide à tenir.

Dès le début de la grève, les syndicats se mettent à la tête du mouvement, et la direction de la grève ne leur sera jamais contestée. À Mulhouse, le 18 septembre, les syndicats affrètent un train spécial qui emmène 1 200 ouvriers à Paris pour manifester au siège de PSA, où Calvet refuse de les recevoir.

Le 20 septembre, après que la direction a fait évacuer la Carrosserie, l’usine de Mulhouse est totalement bloquée par des piquets de grévistes. Une délégation de 150 grévistes de Sochaux, avec l’accord de leur assemblée générale et malgré les réticences de quelques dirigeants syndicaux, leur rend visite.

Sous la pression de 1 500 grévistes, qui veulent bloquer l’usine de Mulhouse, les syndicats proposent de bloquer seulement la Forge, où les cadres doivent battre en retraite. La direction réagit en entamant 84 procédures de licenciement, mais cela n’entame pas la détermination des grévistes. De son côté, la justice autorise Peugeot à faire appel à la police pour évacuer la Forge. L’occupation de celle-ci devient un défi à l’autorité du patron, qui promet des négociations… si les grévistes l’évacuent, ce qu’ils refusent.

À Sochaux, les grévistes discutent en assemblée générale de l’occupation de la Forge et décident d’aller manifester à Mulhouse. Un millier d’entre eux vont manifester au tribunal.

Après plusieurs semaines de tentatives infructueuses pour entraîner avec eux la majorité des travailleurs de leurs usines, les grévistes de Peugeot sentent que le rapport de force n’existe pas pour imposer l’augmentation de 1 500 francs pour tous. Le mouvement a eu en commun, à Mulhouse et à Sochaux, un démarrage laborieux, puis un sommet de participation à la fin de la première semaine, et enfin une stabilisation autour de 1 500 grévistes par centre, ce qui sur Sochaux a représenté moins de 10 % de l’effectif ouvrier.

Même en restant une minorité, les grévistes ont tout de même obligé Calvet à augmenter au moins les plus bas salaires de 400 francs (soit 90 euros d’aujourd’hui) pour l’ensemble du groupe PSA et à lever les sanctions contre les grévistes. Le principal motif de satisfaction n’est pourtant pas là : c’est celui d’avoir surmonté la crainte, dans une entreprise où d’ordinaire même la simple activité syndicale se heurte à bien des difficultés. « On a vaincu la peur, défié le patron et son encadrement et on a gagné en solidarité, en amitié, en dignité » déclare un gréviste. Et, comme le dit un autre : « Ça, ça vaut plus qu’une paye. »

Correspondant LO