Qatar : les forçats d’un jour et les condamnés à perpétuité

02 Octobre 2019

Les championnats du monde d’athlétisme ont lieu à Doha, capitale du Qatar, par une température variant de 40 degrés la journée à 30 la nuit. Les épreuves se déroulent dans un stade climatisé, devant des gradins vides, ou à l’extérieur, de nuit, les marathoniens et les marcheurs finissant sur des civières le long de rues désertes.

Cela ne devrait surprendre personne. Le climat du Qatar est connu, de même que le fait que, dans ce pays d’à peine trois millions d’habitants, 95 % de la population active est composée de travailleurs immigrés bien en peine d’acheter une place de stade et qui se contrefichent probablement des performances des athlètes médiatisés. Il semble même que les quelques milliers de spectateurs présents, dans un stade qui peut en contenir 78 000, aient été cordialement invités par la police, embarqués dans des bus et munis de tee-shirts de supporters. À rebours de tous les discours écologiques officiels, les organisateurs de ces festivités climatisent un stade entier, comme ils font pousser du gazon dans le désert pour pouvoir le détruire à coups de crampons devant les caméras du monde entier.

Les chaînes de télévision n’en continuent pas moins de diffuser imperturbablement des images qu’elles ont payées fort cher. Les sponsors sponsorisent, les équipementiers font des affaires, les publicitaires encaissent, les commentateurs commentent, les athlètes souffrent. Et le président de la Fédération mondiale d’athlétisme, champion du 800 mètres devenu affairiste du sport, assure que « le sport cherche toujours à réaliser des objectifs nobles ».

En fait d’objectifs, on discerne plutôt ceux du Qatar, assis sur des fortunes de gaz. La famille régnante a décidé d’investir ses capitaux dans le sport, pour s’en faire une arme diplomatique à même de contrer son voisin et concurrent, l’Arabie saoudite.

Le Qatar a ainsi organisé et sponsorisé maintes épreuves sportives et même obtenu la Coupe du monde de football en 2022, en distribuant les cadeaux qu’il faut aux personnes qu’il faut.

À cette occasion, huit stades sont en construction et seront climatisés. Réciproquement, les grandes compagnies de l’énergie, du bâtiment, des transports et de l’armement sont présentes au Qatar. Total et Engie exploitent le gaz. Bouy­gues et Vinci construisent stades, musées et gratte-ciel. Thales, Dassault et Naval Group équipent l’armée, Airbus fournit la compagnie aérienne, la BNP fluidifie les affaires en prenant son pourcentage. Et, bien entendu, tous les groupes du luxe, les Arnault et les Pinault, ont pignon sur rue à Doha.

Les profits de ces entreprises comme ceux des possédants qataris reposent sur le travail de centaines de milliers d’ouvriers. Ces derniers n’ont ni dossards ni sponsors. Nul ne connaît leurs noms, les caméras ne sont pas là quand ils triment sous le soleil de plomb et tombent sur les chantiers et dans les usines. Quel commentateur trouve scandaleux de leur faire subir cette épreuve ?

Paul GALOIS