Servier : un laboratoire protégé par l’État

25 Septembre 2019

Le 23 septembre, le procès du Mediator s’est ouvert au tribunal correctionnel de Paris. Le fabricant, les laboratoires Servier et l’Agence nationale du médicament, censée contrôler tout ce qui se fait dans le domaine des remèdes et dispositifs médicaux commercialisés en France, devront répondre des plaintes de 2 684 malades. La seule lecture du nom des victimes a duré une heure et quart.

Pour qu’on en arrive là, il aura fallu l’acharnement et le courage d’une pneumologue, le docteur Irène Frachon, qui témoignera au procès des tentatives de Servier pour empêcher la vérité sur le Mediator d’éclater. Ce médicament, qui aurait dû être retiré du marché en France en 1997, à la date où les amphétamines furent interdites, continua à être commercialisé pendant douze ans, du fait des manœuvres de Servier pour nier que c’était une amphétamine, avant finalement d’être retiré en 2009. Mais la liste des personnes décédées des suites des complications cardiaques et pulmonaires s’élevait déjà à près de 2100.

Tout cela n’a été possible que grâce aux liens très étroits et à la soumission de l’État aux intérêts des grands groupes pharmaceutiques. Et, de ce point de vue, Servier n’était pas le dernier dans les allées du pouvoir.

Il y avait bien sûr les relations avec les responsables politiques. Ainsi la Légion d’honneur fut décernée en 1985 par François Mitterrand au PDG de Servier, que Sarkozy éleva au rang de grand-croix en 2009. Plus près de nous, malgré les ennuis de Servier avec la justice, tout continue. En juin, à la cérémonie de pose de la première pierre de l’institut de recherche Servier à Saclay, Cédric Villani, député LREM, s’était déplacé et Valérie Pécresse, présidente LR de la région, avait envoyé ses félicitations pour « ce projet exceptionnel ».

Mais il y avait aussi les liens avec les responsables des organismes de contrôle, à l’époque l’Afssaps. Ainsi le professeur Charpentier, un des médecins de Servier qui a travaillé à l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du Mediator en 1973, a expliqué comment tout le dossier avait été construit pour faire du Mediator une molécule n’ayant rien à voir avec les amphétamines, mais très intéressante pour les diabétiques. Il précisait même cyniquement : « Le choix du diabète s’explique car c’est un domaine infiniment plus rentable pour les laboratoires. » Et en effet près de cinq millions de malades ont pris du Mediator, pour le plus grand profit de Servier et la fortune personnelle de son PDG. Et, plus tard, il se trouva encore des experts pour fermer les yeux et justifier le maintien du Mediator jusqu’en 2009.

Enfin, dans le domaine juridique, l’armée d’avocats payés par Servier a mené une véritable guerre de tranchées pour obliger la justice, souvent bien lente, à l’être encore plus. La dernière et pas la moins cynique de ses actions en justice a été la plainte contre l’État déposée en juin 2019, pour que celui-ci paye 30 % des indemnités versées par Servier aux malades qui acceptaient de ne pas porter plainte.

Aujourd’hui enfin, dix ans après l’interdiction du Mediator, ce procès est l’occasion pour les malades et leurs familles de crier leur colère contre Servier et tous ceux, hauts fonctionnaires et responsables médicaux, qui lui ont permis de commercialiser le Mediator. Comme l’a dit une plaignante du procès, qui a refusé d’être indemnisée et de renoncer à sa plainte : Jacques Servier est mort et ne rendra plus de comptes mais c’est son laboratoire qui doit payer et qui doit être fermé !

Cédric DUVAL