Inde : la population du Cachemire victime de la politique de Modi

18 Septembre 2019

Le 8 août, et conformément à l’un de ses engagements de la campagne électorale qui s’est achevée le 23 mai par le renforcement de sa majorité au Parlement fédéral, le Premier ministre indien Narendra Modi a révoqué deux articles de la Constitution qui accordaient depuis 1950 une certaine autonomie à l’État du Jammu-et-Cachemire, le seul État à majorité musulmane de la fédération indienne.

En dehors de ses aspects politiques, cette mesure représente une menace directe pour huit millions de Cachemiris qui bénéficiaient jusque-là d’un accès réservé à la propriété foncière et à certains emplois publics. Et ce dans une région de l’Himalaya où les possibilités de trouver de la terre arable et du travail sont très limitées.

Des forces militaires et policières considérables stationnent de longue date sur ce territoire occupé par l’Inde depuis 1947 et que lui dispute le Pakistan avec lequel elle dispose de près de 3 000 km de frontières communes. 70 000 militaires supplémentaires y ont été dépêchés par le pouvoir de New Dehli. En outre, les conditions du couvre-feu, en vigueur de façon quasi permanente depuis des années, ont été renforcées. Le téléphone et les connexions Internet ont été totalement coupées durant plusieurs jours et des milliers de personnes arrêtées dans le but d’empêcher toute réaction de la population. Un mois après le décret présidentiel, commerces et écoles n’avaient pas rouvert et les transports en commun restaient à l’arrêt : la population subit une politique de confinement drastique.

Depuis son élection en 2014 à la tête du pays, Modi se pose en homme fort du nationalisme indien, désignant les minorités nationales et religieuses – et plus particulièrement les musulmans – comme des adversaires et n’hésitant pas à les assimiler à des ennemis intérieurs ou des terroristes. Plusieurs lois discriminatoires ont été adoptées dans la période récente, comme celle excluant de l’accès à la nationalité indienne deux millions d’habitants de l’État de l’Assam, au nord-est de l’Inde. Avec la révocation du statut du Cachemire, Modi prend le risque de raviver l’agitation dans cette région où la population est majoritairement hostile au pouvoir central, mais aussi les tensions, voire un conflit armé, avec le Pakistan. Dans cette véritable poudrière, la moindre étincelle pourrait avoir des conséquences aussi dramatiques qu’imprévisibles.

Une guerre sans nom depuis des décennies

Cela fait en réalité des décennies que les populations du Cachemire sont transformées en otages permanents de la politique des nationalistes et des deux puissances régionales rivales que sont l’Inde et le Pakistan. Trois guerres ont déjà ensanglanté la région.

Ce fut d’abord le cas de 1947 à 1949, au lendemain de l’indépendance de l’Inde et de sa partition. Le conflit, qui fit au total près d’un demi-million de morts et des millions de déplacés, était la conséquence directe de la politique de l’impérialisme britannique qui avait divisé et opposé les communautés les unes aux autres pour maintenir sa domination. Il s’y ajoutait le jeu des dirigeants nationalistes rivaux, du Parti du Congrès d’un côté, et de la Ligue musulmane de l’autre. À l’issue de ce conflit, l’Inde occupa les deux tiers du Cachemire, dont elle fit l’un des 29 États actuels de la fédération indienne. La partie restante, elle-même divisée en plusieurs entités, passa sous administration pakistanaise. Quant au référendum recommandé alors par l’ONU, il a à ce jour toujours été refusé par le gouvernement indien.

En 1965, la question du Cachemire provoqua un nouvel affrontement meurtrier. La ligne de cessez-le feu de janvier 1966 devint par la suite la « ligne de contrôle », et donc la frontière entre les deux belligérants.

À partir de la fin des années 1980, la partie du Cachemire sous administration indienne a été secouée par la montée d’un courant indépendantiste armé dominé par le Front de libération du Jammu-et-Cachemire, lui-même appuyé par le Pakistan. Celui-ci était devenu entre-temps, à la faveur de la guerre en Afghanistan, la base arrière de nombreux groupes islamistes et un champ de manœuvres et d’intrigues pour les services secrets de différentes puissances, à commencer par les États-Unis.

Prenant prétexte de cette situation présentée comme une menace pour l’intégrité et la sécurité de l’Inde, le gouvernement indien renforça alors considérablement son emprise sur le Cachemire en y déployant des centaines de milliers de soldats et en y appliquant une série de lois d’exception permettant de réprimer brutalement les mouvements indépendantistes ou qui réclamaient leur rattachement au Pakistan. De 1990 à 1996, l’État du Jammu-et-Cachemire fut même placé sous le contrôle total du pouvoir central. Cette sale guerre fit des dizaines de milliers de morts, les militaires faisant disparaître des milliers de personnes dans des charniers. Elle culmina au début des années 2000 sur fond d’essais de bombes nucléaires réalisés par chacune des deux puissances rivales et d’attentats meurtriers, notamment celui d’octobre 2001 visant l’Assemblée du Jammu-et-Cachemire, et un autre deux mois plus tard contre le Parlement fédéral à New Dehli.

Une situation lourde de dangers

Depuis, les périodes de tensions, d’attentats, jalonnées de ruptures diplomatiques et commerciales et de mouvements de troupes, alternent avec la recherche d’une certaine normalisation. Mais l’occupation militaire indienne n’a jamais cessé malgré des mobilisations parfois massives de la population du Jammu-et-Cachemire. En février dernier, après un nouvel attentat meurtrier en pleine campagne électorale, l’aviation indienne avait fait bombarder des camps d’entraînement – ou supposés tels – situés au Pakistan. Les échanges commerciaux transfrontaliers avaient été de nouveau brutalement arrêtés.

En inscrivant sa politique dans la loi, Modi prétend vouloir régler la question de façon durable. Il a surtout ajouté un peu plus de poudre explosive à une situation déjà très instable. « Nous savons que le Cachemire bout, il va exploser violemment, mais nous ne savons pas quand. Je ne sais pas comment le confinement peut être levé sans voir des manifestations violentes », déclarait il y a quelques semaines un responsable de la sécurité dans cette zone. Cette situation est à la fois la conséquence de la domination coloniale passée et d’un système incapable de satisfaire les intérêts et les droits élémentaires des populations.

Pierre DELAGE