Soudan : derrière le gouvernement civil, les militaires au pouvoir

11 Septembre 2019

Le Premier ministre soudanais Abdallah Hamdok a annoncé jeudi 5 septembre les noms des membres de son gouvernement. C’est une étape supplémentaire dans le processus initié par l’accord signé le 17 août entre la junte militaire et les Forces pour la liberté et le changement, censées représenter le mouvement populaire qui a renversé le dictateur Omar al-Bachir.

Ce processus, qualifié de transition vers un régime démocratique par les deux parties et par les dirigeants des grandes puissances, n’est en fait qu’un moyen pour les chefs militaires de se camoufler derrière un gouvernement civil, en conservant l’essentiel du pouvoir.

Le premier épisode de cette prétendue transition a été l’intronisation le 21 août d’un Conseil souverain présidé par le chef de la junte militaire, le général Abdel Fattah al-Burhan, qui le dirigera pendant 21 mois avant qu’un civil lui succède. Composée de six civils et cinq militaires, cette instance compte notamment dans ses rangs le général Hemetti, responsable des plus sanglantes répressions depuis le début du mouvement. Dans le gouvernement qui vient d’être nommé, les militaires se sont réservé les postes de la Défense et de l’Intérieur, les autres ministères étant occupés par des spécialistes, à l’image du Premier ministre, ancien économiste de l’ONU, ou du ministre de l’Économie, qui est passé par la Banque mondiale.

Les tâches sont ainsi clairement réparties. Les civils devront faire face à la catastrophe économique que subit la population soudanaise, aller mendier des prêts auprès des grandes puissances et du FMI et assumer les mesures impopulaires exigées en retour. Les militaires garderont le contrôle des forces de répression, c’est-à-dire du pouvoir réel, et avec lui les richesses que leur ont assuré leur mainmise sur le budget de l’État et les entreprises. Le général Hemetti conservera par exemple le petit empire qu’il s’est constitué dans l’extraction d’or, les transports, le commerce ou le bâtiment. Les militaires pourront ainsi attendre leur heure, quand les civils se seront déconsidérés.

Cette opération pourrait ne pas calmer la colère de la population soudanaise. Celles et ceux qui exigeaient « tout le pouvoir aux civils » voient bien que les militaires sont toujours là en force, que la situation économique continue à empirer et que la répression est prompte à s’abattre sur ceux qui protestent. En massacrant le 3 juin dernier plus d’une centaine de participants au rassemblement qui se tenait devant le siège de l’état-major à Khartoum, les militaires espéraient en finir avec la contestation dans la rue. Cela ne va pas être le cas. Le lundi 29 juillet, dans la ville d’Al-Obeid et dans trois autres villes du Kordofan du Nord, les manifestants se sont à nouveau rassemblés pour protester contre la hausse du prix du pain et des carburants. La police a alors tiré, tuant quatre lycéens. Le 1er août, une imposante manifestation s’est alors rassemblée à Omdurman, ville voisine de Khartoum, pour réclamer justice après la mort des manifestants d’Al-Obeid. Là aussi les forces de répression ont ouvert le feu, faisant quatre morts. À Khartoum, des manifestations ont aussi eu lieu pour protester contre les conclusions d’une commission d’enquête innocentant les assassins du 3 juin.

Ces événements ont entraîné un changement d’attitude du Parti communiste soudanais, jusque-là aligné sur la politique de négociation avec les militaires menée par les Forces pour la liberté et le changement. Son secrétaire général a déclaré que son parti sortait des négociations et ne participerait à aucun niveau aux autorités de transition, le processus en cours pouvant « amener le retour de la contre-révolution au pouvoir ».

Aujourd’hui, les dirigeants des grandes puissances ne sont pas avares de mots doux pour fêter le nouveau gouvernement soudanais. Macron a invité Hamdok à Paris, Trump et Merkel l’ont chaudement applaudi, de même que les parrains régionaux des militaires soudanais que sont l’Égypte, l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. Ils espèrent que le tour de passe-passe réussira et y apportent leur concours. Mais la population pauvre soudanaise, elle, ne peut se satisfaire de la nomination de ce gouvernement. Elle a toutes les raisons de continuer la lutte.

Daniel MESCLA