Russie : un “vote intelligent” aux élections municipales ?

11 Septembre 2019

Les élections municipales du 8 septembre dans diverses régions de Russie ont enregistré un recul des candidats les plus inféodés au pouvoir. Cela bien que les autorités, et d’abord à Moscou, aient invalidé à l’avance la quasi-totalité des candidatures indépendantes de l’opposition qui se prétend hors système, pour se différencier de l’opposition parlementaire docile des partis autorisés : le Parti communiste (KPRF), Russie juste et Yabloko.

En piétinant des droits électoraux élémentaires, le pouvoir avait provoqué, peu avant le scrutin, de grandes manifestations dans la capitale. Dans cette « démocratie » façon Poutine, cela s’était accompagné d’une répression systématique de ceux qui défiaient le régime dans la rue, avec des arrestations par milliers et des condamnations à de la prison ferme.

Ne pouvant avoir de représentants aux municipales, sauf exceptions, l’opposition non parlementaire avait, par la bouche d’Alexéï Navalny, son principal animateur à peine sorti d’un énième séjour en prison, appelé à un « vote intelligent ». Il s’agissait de choisir n’importe quels autres candidats que ceux de Russie unie, le parti du Kremlin, pourvu qu’ils soient bien placés pour faire chuter les hommes et les femmes soutenus par le pouvoir.

Par exemple, dans l’Extrême-Orient russe où, juste après la mobilisation de l’été 2018 contre le gros recul de l’âge de départ en retraite, le Kremlin avait déjà été défait à l’élection du gouverneur, Russie unie n’emporte que 2 des 36 sièges au conseil municipal de la capitale régionale, Khabarovsk.

Sur les 45 sièges municipaux de Moscou, 21 vont au KPRF, à Russie juste et Yabloko. Le bloc du maire Sobianine, un proche de Poutine, n’en a plus que 25, mais il conserve donc la majorité dans une assemblée qui, de toute façon, n’a qu’un rôle décoratif. Mais ce résultat n’est obtenu que de justesse, et en ayant présenté plusieurs candidats non marqués Russie unie, dans l’espoir d’attirer l’électeur.

Cela étant, si le camp Navalny présente ces résultats comme une victoire, la participation électorale a été d’à peine plus de 21 %. Ni le « vote intelligent » ni le vote pro-Poutine n’ont vraiment fait recette, tandis qu’une immense majorité d’électeurs n’allaient pas voter, en particulier dans les milieux populaires où l’on a d’autres chats à fouetter avec la baisse du pouvoir d’achat qui s’accélère.

Ce camouflet que l’opposition a infligé au pouvoir risque pourtant de passer inaperçu de larges secteurs de la population. Ceux qui ont pu se sentir le plus concernés dans cette affaire, et qui se sont mobilisés autour des urnes, appartiennent le plus souvent à la petite bourgeoisie d’affaires ou à l’intelligentsia. Largement représentés dans les grandes villes, surtout à Moscou, ces milieux se reconnaissent dans les envolées d’un Navalny sur la démocratie qui rimerait avec la mise en place d’un « capitalisme propre » et la mise au pas d’une bureaucratie corrompue, dont l’avidité écorne les revenus que les petits affairistes tirent de l’exploitation des travailleurs.

Et force est de constater que ces derniers ne se sont pas sentis concernés par l’appel au vote dit intelligent. Alors que les attaques contre la classe ouvrière russe se sont intensifiées ces derniers temps, elle a pourtant bien des raisons de manifester sa colère. Face au pouvoir de la bureaucratie et à son opposition probourgeoise, il n’est que temps que se fassent entendre des voix et des organisations qui, elles, défendent les intérêts politiques du monde du travail.

Pierre LAFFITTE