Brésil : l’Amazonie brûle

28 Août 2019

Dans l’après-midi du 19 août, à la faveur de vents soufflant du nord, un nuage de fumées a plongé dans l’obscurité les vingt millions d’habitants de l’agglomération de Sao Paulo, tandis que tombaient des pluies noires. C’était la forêt amazonienne qui brûlait, ainsi que la zone de savanes qui la borde, à 2 000 ou 3 000 kilomètres de là.

Chaque année, l’Amazonie brûle à la saison sèche, par suite de la déforestation. Les exploitants forestiers abattent la forêt primaire, débardent les bois précieux qui servent au déroulage et à la fabrication de contreplaqué, et mettent le feu à tout le reste. Le feu dégage le terrain et les cendres engraissent la terre. Après les brûlis peuvent arriver les entreprises minières, les éleveurs de vaches, les planteurs de canne à sucre et de soja.

Mais le phénomène s’accélère, amplifié sans doute par le réchauffement climatique. Depuis le début de l’année il y a eu 75 000 incendies de forêt : 85 % de plus que l’an passé. Dimanche 25 août, l’Institut brésilien de surveillance spatiale annonçait qu’en 24 heures il en avait compté 1 100 nouveaux. Ils touchent tout le nord du Brésil mais aussi la Bolivie, où 500 000 hectares sont partis en fumée, et la zone marécageuse du Pantanal, à la frontière des deux pays et du Paraguay.

Le président brésilien Bolsonaro se défend d’être responsable de ces incendies, mais sa politique et ses discours n’y sont pas pour rien. Tout au long de sa campagne présidentielle, il a dénoncé les réserves indiennes et les forêts d’État comme des zones inutiles au pays, dont il faudrait mettre en valeur le sol et le sous-sol. Rien d’étonnant à ce que les trusts de l’agroindustrie se sentent les coudées franches.

Les grands propriétaires terriens disposent au Parlement d’un groupe d’appui de près de la moitié des députés. Depuis toujours, leurs désirs sont pour le gouvernement des ordres. La dictature militaire leur a ouvert cette région de quatre millions de ­kilomètres carrés, traçant des routes à travers l’Amazonie et décimant les Indiens. Et tous les gouvernements civils ont suivi, fermant les yeux sur les pratiques illégales des grandes exploitations, quand ils ne les encourageaient pas. Lula a par exemple autorisé la culture du soja transgénique. Bolsonaro, lui, a proclamé qu’il leur laisserait tous les droits, et il a tenu ses promesses.

Depuis son arrivée au pouvoir en janvier dernier, il a systématiquement bâillonné et démantelé les institutions qui auraient pu entraver la déforestation : la Funai censée protéger les Indiens, l’Ibama chargé de l’écologie, l’Institut des recherches spatiales dont les satellites surveillent l’Amazonie. Quant aux ONG, après leur avoir coupé les fonds, il les accuse d’avoir mis le feu pour lui nuire.

Devant l’étendue des incendies et les protestations internationales, et sans doute sous la pression du lobby agrarien qui craint pour ses exportations, Bolsonaro promet aujourd’hui de réagir fermement. Il a envoyé quelques avions militaires combattre les feux et a décrété la mobilisation des 43 000 soldats cantonnés en Amazonie. Mais l’état-major ne va pas leur ordonner d’arrêter les grands propriétaires responsables des incendies, de confisquer leurs camions, leurs tracteurs et leurs tronçonneuses géantes, de désarmer leurs hommes de main et de réquisitionner leurs équipes de salariés sur le terrain.

L’État brésilien, c’est l’État de ces grands propriétaires, qui sont souvent des multinationales et qui toujours travaillent pour le marché mondial du bois, des métaux, de la viande, du soja, du sucre, du jus d’orange. Ni Bolsonaro ni aucun des dirigeants impérialistes ne vont s’en prendre à ces piliers du système capitaliste, pas plus sous prétexte de sauvegarde de la nature que sous prétexte d’indépendance nationale.

Vincent GELAS