Irlande du Nord, août 1969 : le soulèvement du Bogside à Derry

21 Août 2019

Il y a cinquante ans, le 12 août 1969, débutait le soulèvement du Bogside, un quartier populaire de la ville de Derry, en Irlande du Nord. Pendant plusieurs jours, la population tint tête à la police et aux brigades unionistes protestantes, qui ne purent y pénétrer. Le mouvement de révolte s’étendit ensuite à d’autres villes, dont la capitale de la province, Belfast.

Si les catholiques, majoritaires dans la ville de Derry, furent le fer de lance de la révolte, les mots d’ordre mis en avant n’avaient rien à voir avec une quelconque guerre de religions, comme les médias le présentaient. Ils exprimaient avant tout la misère, l’oppression sociale et l’exploitation dont souffraient les travailleurs les plus pauvres, avant tout des catholiques, mais pas seulement. La revendication nationaliste défendue par l’Armée républicaine irlandaise, l’IRA, c’est-à-dire la réunion avec l’État bien réactionnaire d’Irlande du Sud, était absente du mouvement.

En 1921, après des années de guerre contre la population, la Grande-Bretagne avait été contrainte d’accorder l’indépendance à une partie de l’île, qui devint la République d’Irlande. Mais six des comtés de l’Ulster, au nord-est, restèrent au sein du Royaume-Uni. Pour s’y maintenir, l’impérialisme britannique s’appuya sur la majorité protestante et, au travers des institutions mises en place, pratiqua une politique de discrimination envers la minorité catholique.

Déjà, le découpage électoral, savamment remanié à chaque mouvement de population, ne permettait pas aux catholiques d’être à la tête de communes, même dans les villes où ils étaient majoritaires, ce qui permettait aux unionistes de maintenir leur domination dans les conseils municipaux. De plus, le mode de scrutin, pour les élections concernant l’Irlande du Nord, était censitaire. Pour avoir le droit de vote, il fallait être soit propriétaire, soit locataire en titre d’un logement, ce qui excluait les travailleurs en situation précaire. En revanche, les patrons des sociétés commerciales, en majorité protestants, disposaient, eux, de plusieurs voix. Ainsi, aux élections pour le Parlement, on comptait 930 000 voix... pour seulement 690 000 électeurs !

La discrimination s’étendait aussi aux logements, dont l’attribution dépendait des conseils municipaux, à majorité unioniste. Les travailleurs catholiques étaient relégués dans des taudis construits dans des quartiers malsains (le mot « bogside » désigne une zone marécageuse), que les autorités laissaient se dégrader et dans lesquels s’entassaient souvent plusieurs familles, faute de ressources et de logements disponibles. À cela s’ajoutait un chômage allant de 20 % à Derry jusqu’à 40 % dans certains quartiers de Belfast, qui frappait prioritairement les catholiques, les patrons, protestants pour la plupart, embauchant de préférence des coreligionnaires. De plus, ils étaient cantonnés dans les emplois non qualifiés et par conséquent sous-payés.

Les années 1960 furent marquées par des explosions sociales dans les ghettos catholiques des grandes villes, contre la discrimination qu’ils subissaient pour leurs droits civiques, l’emploi et le mode d’attribution de logements. « One man, one vote ; one man, one job » : telles étaient les revendications mises en avant. En 1968, en janvier et avril 1969, eurent lieu plusieurs marches pour les droits civiques, attaquées par des milices protestantes soutenues par la police, qui réprimait les manifestants catholiques avec violence. Le 12 août 1969, à Derry, ce fut l’attaque de trop : la population catholique infligea une défaite tant aux extrémistes protestants qu’aux forces de police.

Ce jour-là, les Apprentice Boys, une milice protestante, fit sa procession habituelle autour des remparts de la vieille ville, pour fêter une victoire britannique vieille de près de trois siècles à Derry ! Aux insultes succédèrent les provocations, les loyalistes jetant des pièces de monnaie aux habitants du Bogside pour les humilier. Ils ne s’attendaient certes pas à recevoir des pierres en retour ! La police royale de l’Ulster, la RUC (Royal Ulster Constabulary), vola à leur secours, mais les habitants du Bogside, échaudés par les précédentes provocations et violences policières, s’étaient préparés aux attaques. En une heure, des barricades furent élevées pour boucher toutes les entrées, d’autres matériaux furent stockés à proximité. Aux pierres succédèrent les cocktails Molotov que les jeunes installés sur les terrasses des quelques immeubles neufs, érigés pour remplacer les taudis, lançaient sur les assaillants. Ravitaillés en pierres, briques et cocktails Molotov par les habitants, ils ne manquèrent jamais de munitions. Les combats allaient durer trois jours sans que la police puisse rentrer dans le Bogside, malgré les énormes quantités d’un gaz lacrymogène très agressif et la force employée.

Devant l’impuissance de la police, le gouvernement britannique décida d’envoyer l’armée. Les troupes, ayant pour consigne d’empêcher les loyalistes d’entrer dans le Bogside pour s’en prendre aux catholiques, furent bien accueillies dans un premier temps. Les illusions n’allaient pas tarder à tomber...

À Belfast, les affrontements furent beaucoup plus violents, plusieurs centaines de maisons furent incendiées par des milices protestantes et plusieurs milliers de familles catholiques durent fuir la ville par crainte de pogroms.

Fin août, le gouvernement britannique, alors travailliste, accorda certaines des réformes demandées depuis des décennies, les forces spéciales furent dissoutes, le « one man, one vote » allait devenir effectif aux élections suivantes et de vagues promesses seraient faites concernant l’emploi et le logement.

Le soulèvement du Bogside de Derry fut un mouvement de masse, dans lequel toute la population participa à la défense du quartier, organisant la vie quotidienne, mettant sur pied des patrouilles pour surveiller s’il n’y avait pas d’incursions malveillantes. Sans police ni armée, les mois durant lesquels le quartier fut bouclé furent parmi les plus pacifiques que connut la ville.

Parallèlement, la minorité catholique avait fait l’expérience que les marches pacifiques ne pouvaient lui accorder aucun droit, mais seulement des coups, que la police n’était pas là pour protéger les opprimés, mais pour les faire taire, et que les promesses des politiciens bourgeois ne valent rien. Cela pouvait ouvrir la voie à un changement radical, d’autant que le Sud connaissait aussi à la même époque des mouvements sociaux. L’appui apporté par les autorités et l’armée britanniques à l’extrême droite protestante et la politique de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, allaient contribuer à enfermer le conflit à l’intérieur du cadre étroit des affrontements nationalistes et communautaires.

Marianne LAMIRAL