Russie : le pouvoir et ceux qui le contestent

31 Juillet 2019

De nouvelles manifestations contre le régime Poutine, les plus importantes depuis 2011, ont eu lieu à Moscou à l’approche des élections du 8 septembre, qui doivent désigner les membres du Parlement de la capitale, en fait son conseil municipal.

Il y a un an, après que sa réforme des retraites avait mobilisé contre elle l’opinion et d’abord les travailleurs durant des semaines, le pouvoir avait essuyé plusieurs revers électoraux cinglants. Et le Kremlin veut à tout prix empêcher que s’exprime un mécontentement social persistant à l’occasion de ce scrutin, même si les 45 élus qu’il désignera n’auront qu’un rôle figuratif : les décisions pour la capitale ne relèvent que du maire, un affidé de Poutine, dont le poste n’est pas en jeu.

Depuis des semaines, une commission électorale aux ordres a donc rejeté 57 candidatures dites indépendantes, car n’ayant l’aval ni du parti du pouvoir, Russie unie, ni de l’opposition parlementaire de Sa Majesté. Elle s’est contentée en général d’invalider une partie des milliers de signatures que ces candidats à la candidature avaient dû recueillir.

Plus de 20 000 Moscovites ayant défilé le 20 juillet pour exiger de pouvoir choisir leurs candidats, le Kremlin a refusé que cela se reproduise. Samedi 27, il a interdit une manifestation prévue pour dénoncer la censure électorale, a incarcéré l’opposant en vue Navalny pour son appel à manifester, puis a lancé ses OMON (CRS russes) contre ceux qui le défiaient dans la rue. Il y a eu des centaines de blessés et 1 400 arrestations.

Même inscrit dans la Constitution, le droit de vote n’est qu’une farce en Russie. Poutine se pose en défenseur du peuple russe, mais il gouverne au service d’une bureaucratie d’État tentaculaire dont il protège la place, le parasitisme et les revenus. Car elle détient le pouvoir, source de toutes les richesses, avec au sommet de la pyramide la haute bureaucratie et ses ministres qui dirigent des géants industriels et financiers, avec ses oligarques et ses nouveaux capitalistes, la plupart issus eux-mêmes des rangs de ces bureaucrates qui prospèrent à l’abri du pouvoir.

Les manifestants ont raison de dénoncer la farce électorale que met en scène le régime, dans le seul but de légitimer sa mainmise sur les principales sources d’enrichissement et ses mauvais coups contre la population. Mais ceux qui donnent le « la » à cette protestation, Navalny et ses amis politiques, ne représentent pas plus les intérêts de la population. Ils s’en prennent certes aux turpitudes des hommes au pouvoir, mais le font en défendant le droit des bourgeois à exploiter les travailleurs. Ce qu’ils dénoncent comme la principale injustice est de devoir graisser la patte aux membres de l’appareil étatique quand on est un entrepreneur qui veut faire des affaires. Ils vitupèrent le régime, mais en lui opposant un prétendu capitalisme propre : un système où les bourgeois n’auraient plus à partager ce qu’ils volent aux travailleurs avec les bureaucrates, qu’ils désignent comme les seuls parasites.

Les leaders de cette opposition sont réprimés quand ils étalent au grand jour tout ce que le pouvoir a d’antidémocratique et de policier. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’ils sont les défenseurs d’une classe tout aussi avide de s’enrichir sur le dos de la population que les bureaucrates, même si aujourd’hui elle en a moins les moyens.

Pouvoir des bureaucrates et opposition probourgeoise, ces deux blocs politiques rivaux représentent, chacun à sa façon, des forces hostiles aux millions de travailleurs du pays. Les couches sociales privilégiées de Russie s’en remettent majoritairement au pouvoir en place pour préserver leur domination, ce qui assure une certaine stabilité politique. Mais leurs homologues en Ukraine n’y parviennent qu’à travers la valse mouvementée de ceux qui incarnent le pouvoir suprême : Ianoukovitch, Iouchtchenko, re-Ianoukovitch, Porochenko, Zelensky. La hantise de Poutine et de son clan est que cela puisse se produire un jour en Russie.

Pour l’heure, bureaucrates et bourgeois ont leurs hommes au pouvoir, leur parti présidentiel avec sa pseudo-opposition parlementaire, leurs chaînes de télévision, leurs relais et associations à tous les niveaux de la société. Ils ont même leur opposition, qui rêve de faire du Poutine sans Poutine !

En revanche, en Russie et d’ailleurs aussi en Ukraine, aucune force ne défend les intérêts des ouvriers, des exploités, en désignant comme leurs ennemis les bureaucrates et les bourgeois de leur propre pays, et comme leurs alliés les travailleurs des autres pays. Mais c’est bien un tel parti communiste et révolutionnaire qui fait défaut dans ces deux pays issus de l’ex-URSS.

Pierre LAFFITTE