Faïencerie de Gien : “les assiettes passent avant les poumons”

03 Juillet 2019

La faïencerie de Gien, dans le Loiret, existe depuis le 19e siècle, et une bonne partie des bâtiments datent de cette époque. Pour les 120 travailleurs qui y produisent de la vaisselle de luxe, les conditions de travail sont, elles aussi, d’un autre âge.

Il y a deux ans, les travailleurs avaient fait grève contre les bas salaires et le non-respect des conventions collectives, mais aussi contre le mépris patronal. En effet, juste avant, le directeur général avait expliqué à la télévision que les ouvriers étaient heureux et fiers de travailler là.

Depuis, les choses n’ont pas vraiment changé. Derrière la prestigieuse marque française se dissimule la brutalité de l’exploitation. Chez les ouvrières qui effectuent le trempage dans l’émail, l’augmentation du rendement provoque des tendinites et des troubles musculo-squelettiques. Celles qui ont du mal à suivre se voient convoquées à un entretien. La direction mégote sur tout, les équipements de protection, le matériel de réparation, jusqu’au papier toilette, que les ouvrières sont réduites à apporter elles-mêmes.

Les systèmes d’aspiration sont insuffisants, il est demandé aux ouvriers d’enlever les dépôts de souffre avec une soufflette. Comme ils le disent eux-mêmes, « les assiettes passent avant les poumons ». Il n’y a pas de détecteur de fuite de gaz, la direction dit n’avoir pas les moyens d’en acheter et demande aux ouvriers de faire eux-mêmes les vérifications, au mépris du danger. La formation sécurité est insuffisante ou inexistante, mais les ouvriers sont considérés comme fautifs en cas d’accident. Quand des travailleurs, à bout, se retrouvent en maladie, c’est encore de la faute de leurs collègues, prétend la direction.

Après trente ans dans l’usine, le salaire des ouvrières plafonne au smic. Un chauffeur de four, qui fait un travail pénible avec la chaleur et des horaires en 5x8, gagne à peine 1 500 euros net par mois. Les erreurs sur les salaires sont fréquentes, le tarif des jours fériés n’est pas respecté, tout comme celui des remplacements qu’il faut souvent assurer au pied levé, et le rattrapage se fait souvent avec retard. Enfin, des responsables ne ratent pas une occasion d’exprimer leur mépris : quand un travailleur demande un acompte sur salaire, il est traité comme s’il demandait l’aumône.

Pour ne pas appliquer la nouvelle grille de classification qui prévoyait une légère revalorisation, la direction a rétrogradé la plupart des métiers. Des ouvriers qualifiés avec trente ans d’ancienneté ont été rétrogradés comme manœuvres pour le même travail, des techniciens de laboratoire, comme ouvriers. Il y a trois mois, à une commission sur les nouvelles classifications, réunissant direction et syndicats, le jury, censé être neutre, avait déjeuné avec les directeurs. Sans surprise, la commission statua en faveur du patron ! Il faut dire que le directeur actuel est passé par LVMH, le groupe de Bernard Arnault, et par Lacoste.

Au fil des ans et des rachats, la direction affirme que l’entreprise peine à être rentable, voire serait au bord de la faillite. Si les travailleurs se mettaient à contrôler réellement les comptes, ils pourraient vérifier ce qu’ils savent déjà : que leur travail a fait la fortune de leurs patrons successifs.

Correspondant LO