28 juin 1919 : avec le traité de Versailles, les germes de la guerre suivante

03 Juillet 2019

« La guerre mondiale s’est terminée par l’écroulement de trois puissances impérialistes : l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Quatre grands rapaces sont sortis victorieux de la lutte : les États-Unis, l’Angleterre, la France et le Japon. Les traités de paix, dont celui de Versailles constitue le noyau central, sont une tentative de stabiliser la domination mondiale de ces quatre puissances victorieuses. » Le 4e congrès de l’Internationale communiste, tenu en novembre 1922, résumait ainsi la teneur du traité de Versailles, qui avait prétendu conclure la Première Guerre mondiale et qui en réalité contenait déjà en germe la Deuxième.

Signé à Versailles le 28 juin 1919, ce traité de paix mal nommé, ainsi que les autres qui allaient suivre, ne visait pas vraiment à pacifier les relations entre les États belligérants. La première préoccupation des vainqueurs de la guerre de 1914-1918 était d’empêcher que l’influence de la « contagion bolchevique » ne s’étende dans leurs propres pays ; ensuite, elle était d’établir un nouveau partage du monde en leur faveur, sur les dépouilles des impérialismes vaincus.

La peur du communisme

La victoire de la révolution prolétarienne d’Octobre 1917 en Russie avait soulevé d’immenses espoirs au sein du prolétariat du monde entier, et tout d’abord dans une Europe qui sortait ravagée de la guerre. Même si en janvier 1919 la révolution allemande avait été écrasée, de même que, quelques mois plus tard, les républiques des Conseils de Bavière et de Hongrie, la classe ouvrière européenne relevait la tête.

Les syndicats se renforçaient, réclamant de meilleures conditions de travail et de vie, une hausse des salaires et plus de justice sociale. La situation était en effet désastreuse pour les classes populaires, à qui les bourgeoisies nationales avaient fait payer tous les frais de leur guerre. Des partis communistes se créaient à partir de la scission du mouvement socialiste. Les grèves se multipliaient, notamment en France, en Grande-Bretagne, en Pologne ou en Italie, qui connaissait des émeutes contre la vie chère, des occupations d’usines par les ouvriers et de terres par les paysans pauvres. Cette agitation endémique gagnait les États-Unis, le Moyen-Orient, des mouvements de révolte naissaient dans les colonies britanniques d’Inde et d’Égypte, ou dans l’Indonésie colonisée par les Pays-Bas.

Création d’un « cordon sanitaire » en Europe centrale

Afin de faire barrière à l’influence de la Russie révolutionnaire en Europe, les États alliés établirent en Europe centrale un « cordon sanitaire ».

En Europe centrale, de la Finlande à la Yougoslavie, les impérialismes occidentaux créèrent une série de micro-États nationaux non viables, totalement dépendants de tel ou tel impérialisme et ayant des régimes férocement réactionnaires. Composés à partir de régions enlevées aux anciens Empires centraux et au mépris des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, dont les alliés venaient pourtant d’adopter le principe à la Société des nations nouvellement créée (la SDN, l’ancêtre de l’ONU), ces États étaient un mélange de populations aux traditions et aux langues différentes, avec parfois des antagonismes solidement établis au cours des siècles, ce qui rendait forcément la situation explosive.

Ce découpage de l’Europe centrale ne pouvait que préparer des conflits, eux-mêmes attisés et instrumentalisés par les impérialismes concurrents. Les foyers d’une nouvelle guerre étaient ainsi installés au cœur de l’Europe.

« L’Allemagne paiera »

Cette phrase de Clemenceau, alors chef du gouvernement français, est symbolique de l’esprit revanchard qui animait l’État français. Effectivement, dans la question des « réparations », celui-ci ne voulait rien lâcher, même si ses alliés pointaient l’énormité de la somme et les difficultés économiques de l’Allemagne. L’article 231 du traité de Versailles déclarait l’Allemagne responsable de toutes les destructions matérielles et les pertes humaines occasionnées par la guerre, et lui enjoignait de payer des réparations. Alors que l’Allemagne avait perdu 15 % de son territoire, essentiellement dans des régions minières et industrielles, et 10 % de sa population, le montant imposé par la commission des Réparations fut fixé à 132 milliards de marks-or, dont 52 % reviendraient à la France. Elle devait de plus fournir des compensations en nature, telles que du charbon et différents produits manufacturés. Mais, même par une exploitation accrue du prolétariat allemand, l’Allemagne allait se révéler incapable de s’acquitter de ses dettes. En 1923, comme elle n’avait pu verser la somme prévue, l’État français occupa militairement la région de la Ruhr, la considérant comme un « gage productif », avant de devoir la rendre deux ans plus tard sous la pression de ses alliés.

La misère résultant de la guerre et aggravée par les réparations, le nationalisme exacerbé par la perte des régions les plus riches, tout cela allait être un terreau fertile pour la propagande des mouvements d’extrême droite allemands, et en premier lieu du nazisme, et mener à la guerre.

Outre ses territoires perdus en Europe, l’Allemagne dut renoncer à son empire colonial africain, le Cameroun, le Togo, la Namibie et les territoires qui constituent aujourd’hui la Tanzanie, le Burundi et le Rwanda. La SDN justifia le fait de lui retirer ces colonies en la déclarant « indigne de dominer des peuples qu’elle avait bafoués, écrasés et malmenés de toutes les manières », et décida de les placer sous domination de la Grande-Bretagne ou de la France – comme si ces États n’avaient apporté que bienfaits et civilisation aux peuples qu’ils avaient colonisés ! Quant à accorder l’indépendance aux anciennes colonies, il n’en était pas question, ces pays étant, selon la SDN, habités « par des peuples non encore capables de s’administrer ».

Le repartage du monde entre brigands impérialistes

Au Moyen-Orient, la France et la Grande-Bretagne n’avaient pas attendu le traité de Versailles pour dépecer l’Empire ottoman et se partager ses anciens territoires par les accords secrets Sykes-Picot de 1916, qui octroyaient à la première le contrôle sur les actuels Liban et Syrie, tandis que l’Irak et la Palestine revenaient à la seconde. En Turquie, arrivé au pouvoir en 1920 après avoir chassé les armées occupantes, Mustafa Kemal allait renégocier le traité de Sèvres signé par son prédécesseur et établir les frontières d’un nouvel État. Au passage, la création d’un État kurde, un moment envisagée, fut écartée.

Quant aux États-Unis, sortis du conflit comme la première puissance économique mondiale, ils ne signèrent pas le traité de Versailles et se détournèrent du « chaos européen. »

Les traités dits « de paix » ainsi imposés par les impérialismes vainqueurs à la fin de la Première Guerre mondiale n’étaient en fait qu’un accord entre brigands aux dépens des États vaincus. La construction qui en résultait ne pouvait être que provisoire et éclater rapidement sous l’effet des intérêts contradictoires. Seule une révolution prolétarienne s’étendant à l’ensemble de l’Europe aurait pu créer les conditions d’une véritable union des peuples du continent, surmontant les divisions créées par l’histoire. Mais c’était justement ce dont les signataires du traité de Versailles ne voulaient pas. Moyennant quoi, tout était en place pour que les impérialismes vaincus, et d’abord l’Allemagne, se lancent rapidement dans une nouvelle guerre pour remettre en cause le partage issu du traité.

Marianne LAMIRAL