Soudan : les bourreaux à l’œuvre contre les masses révoltées

12 Juin 2019

Depuis le massacre perpétré par les militaires soudanais lundi 3 juin contre les manifestants qui occupaient les alentours du siège de l’état-major à Khartoum, la terreur s’est abattue sur le pays.

On compte aujourd’hui plus de 100 morts et au moins 500 blessés. Les hommes des Forces de soutien rapide patrouillent dans la ville à bord de leurs véhicules armés de mitrailleuses, prêts à ouvrir le feu. D’autres arpentent les rues, bastonnant les habitants qui ne leur plaisent pas et terrorisant toute la population. Ils sont accompagnés par les tueurs des services de renseignement et par les nervis de l’ancien parti d’Omar al-Bachir, le dictateur renversé, proche des Frères musulmans.

La même terreur règne dans les autres villes et régions du pays. Ces milices des Forces de soutien rapide reproduisent à Khartoum les horreurs qu’elles avaient fait subir dans les années 2000 aux populations du Darfour, sous le nom de janjawids. Elles avaient ensuite été reconverties en gardes-frontières, pour se livrer à la chasse aux migrants avec la bénédiction de l’Union européenne, avant d’intégrer les services de renseignement et de devenir ainsi l’épine dorsale des forces de répression. Après le renversement d’Omar al-Bachir, leur chef, Hemetti, est devenu le numéro 2 du Conseil militaire de transition dirigeant le pays.

La tuerie en cours se déroule avec le soutien des puissances régionales et l’aval des États-Unis et des pays européens. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont les principaux financiers du Soudan, et aussi ses plus importants fournisseurs d’armes. Juste avant le massacre, le dirigeant de la junte militaire, le général al-Bourhane, y avait effectué une tournée, ainsi qu’en Égypte. Quant à Donald Trump, si prompt à menacer le président vénézuélien d’une intervention militaire en l’accusant de faire tirer sur son peuple, il est resté silencieux. Le gouvernement français, lui, s’est contenté de protestations de pure forme, peu soucieux de fâcher ses principaux acheteurs d’armes.

En réponse au massacre, l’Association des professionnels soudanais (APS), qui dirige le mouvement depuis qu’il a commencé, il y a plus de six mois, pour protester contre la hausse du prix du pain, a appelé à la grève générale et à la désobéissance civile. La grève a été bien suivie et des barrages ont été érigés sur de nombreuses routes. Mais alors que la répression fait chaque jour de nouvelles victimes, l’APS continue d’afficher son pacifisme. Le porte-parole de l’Association des professionnels soudanais déclarait ainsi, selon le journal L’Humanité du 11 juin : « Le pacifisme est et reste notre force et notre mot d’ordre. Nous tenons à ce que notre mouvement continue dans cette voie, car c’est une voie déroutante pour les milices de l’ancien régime. » De la même façon, il s’adresse aux militaires en leur demandant de reprendre le dialogue : « Tout d’abord, que le Conseil militaire reconnaisse sa responsabilité dans la mort des civils massacrés par les janjawids ; dans un second temps qu’une commission d’enquête internationale soit constituée pour déterminer les responsables des massacres ; ensuite renvoyer devant la justice les coupables des crimes contre le peuple soudanais. »

Malheureusement, cette façon d’agir, de la part de ceux qui ont été à la tête du mouvement de contestation, est révélatrice d’une impasse politique. Tout en mobilisant la population, ils ne lui ont pas donné d’autre perspective que d’obtenir un changement d’attitude de la part de chefs militaires qui, depuis des années, ont montré qu’ils sont avant tout entraînés à la répression sanglante. Nullement déroutés par le pacifisme des manifestants, ils ont pu se préparer tranquillement à les massacrer.

Faire confiance à ceux qui ont été les meilleurs soutiens de la dictature pour qu’ils cèdent aux revendications des masses équivaut à mettre sa tête sur le billot en espérant que le bourreau n’utilise pas sa hache, au lieu de chercher la voie pour s’armer et désarmer le bourreau.

C’est malheureusement au prix de leur sang que les masses soudanaises font aujourd’hui cette expérience. Il faut qu’elle reste dans toutes les mémoires, pour elles et pour tous ceux dans le monde dont la révolte monte contre les dictatures et l’ordre établi.

Daniel MESCLA