Nathalie Arthaud, Lundi 10 juin : Par-delà les frontières, une seule classe ouvrière

12 Juin 2019

Comme l’ont montré les élections européennes, le fond de l’air est de plus en plus réactionnaire. Les partis d’extrême droite ou de droite extrême confortent leur influence en Europe. C’est vrai de la France avec Le Pen, de l’Italie avec Salvini, de la Hongrie avec Orban, de la Grande-Bretagne avec le parti du Brexit de Farage, de l’Allemagne avec l’AfD, de la Belgique avec l’extrême droite flamande… Tous ces partis font du nationalisme et du repli sur soi leur fonds de commerce électoral.

Ils se présentent antimigrants, mais ils sont aussi antiouvriers. Là où ils sont au pouvoir, ils ont fait reculer la condition ouvrière. Orban en Hongrie a donné la possibilité au patronat d’imposer jusqu’à 400 heures supplémentaires par an, payables sur trois ans ! En Autriche, le parti FPÖ, au pouvoir jusqu’au scandale qui l’a poussé hors du gouvernement, a soutenu une loi facilitant les journées de travail de 12 heures et les semaines de 60 heures.Et il n’y a pas à s’en étonner parce que, sur le fond, être antimigrant c’est être antiouvrier. Le mot migrant est d’ailleurs réservé aux pauvres, aux exploités. Aucun émir du Qatar, aucun milliardaire indien, aucun oligarque russe et aucun bourgeois français propriétaire d’exploitations agricoles ou de ports en Afrique ne s’est jamais fait traiter de migrant. Pour être considéré comme un migrant, il faut appartenir au monde des exploités.

La classe ouvrière s’est constituée avec des générations de migrants. Avec des générations de paysans chassés de leurs terres et transformés en prolétaires. Avec des générations de femmes et d’hommes capturés en Afrique, réduits à l’esclavage et envoyés sur les plantations d’Amérique. (…)

Alors, s’attaquer aux migrants, c’est s’attaquer à la classe ouvrière ! À la classe ouvrière d’aujourd’hui et à celle de demain. Il faut refuser tout cela ! Par-delà les origines, par-delà la nationalité, la couleur de peau ou les croyances, nous formons une seule et même classe ouvrière ! Contre la bourgeoisie, travailleurs de tous les pays, unissons-nous !

Liberté de circulation pour tous les opprimés de la terre !

Il n’a pas fallu attendre l’arrivée de cette nouvelle vague de souverainistes au Parlement européen pour que l’Europe se transforme en forteresse. Les prétendus progressistes à la Macron ont une responsabilité écrasante en la matière.

L’UE a passé des accords avec les pays de départ ou de transit, pour qu’ils empêchent le départ des migrants et réadmettent ceux qui ont réussi à s’échapper. Elle paye la Turquie pour qu’elle garde trois millions de Syriens dans des camps infâmes. Elle a aussi signé des accords de réadmission avec l’Afghanistan – pays paisible s’il en est ! –, avec la Libye livrée aux milices qui les maltraitent, voire les revendent en esclavage ! On en revient à la traite esclavagiste, comme au temps du commerce triangulaire, et l’UE appelle cela l’aide au développement !

Les rapports que les pays capitalistes d’Europe occidentale entretiennent avec les pays pauvres d’Afrique ou d’Asie ont changé de forme, mais pas de contenu. Le colonialisme se perpétue, avec la domination économique des grands trusts des pays impérialistes. C’est toujours la même barbarie de l’exploitation, du pillage et de la misère.

Et, pour que les peuples ne puissent s’en échapper, les dirigeants européens ont levé une petite armée. Parce que Frontex, l’agence qui supervise les contrôles aux frontières de l’espace Schengen, c’est ça ! Ses effectifs sont passés de 1 500 personnes en 2016 à 10 000 aujourd’hui. L’agence Frontex s’est équipée de matériels sophistiqués, de radars, bateaux, drones, hélicoptères, comme pour mener une guerre. Oui, cette guerre contre les migrants est l’aspect le plus visible de la guerre impérialiste que les bourgeoisies les plus puissantes de la planète mènent contre les opprimés.

Comme l’ont fait des générations de militants ouvriers révolutionnaires à chaque fois que leur bourgeoisie a voulu les jeter contre des prolétaires d’autres pays, il faut dire que c’est une sale guerre et que nous ne marchons pas. Réaffirmons haut et fort le droit de circuler librement pour tous les opprimés de cette terre !

Ceux qui, parmi les dirigeants des nations les plus riches, prônent l’établissement de murs et de barbelés entre les peuples sont des réactionnaires. Ils peuvent faire des voix dans les urnes à la faveur de la crise et du désarroi politique qui frappe les classes populaires, mais ils ne représentent certainement pas l’avenir. (…)

En Algérie et au Soudan, les peuples ont relevé la tête

Mais, on le voit en Algérie et au Soudan, les peuples et les opprimés sont toujours capables de se jeter corps et âme dans de grands combats.

Ce n’est pas la combativité et l’initiative des masses qui font défaut aujourd’hui dans ces deux pays. Il en a fallu du courage en Algérie pour oser défier une dictature, un pouvoir militaire qui a démontré avec la décennie noire qu’il était impitoyable et qu’il ne reculerait devant aucun massacre. Et il en a fallu au Soudan, où le satrape al-Bachir a semé la terreur pendant des décennies !

Ce qui s’est passé ces derniers mois dans ces deux pays montre qu’il arrive toujours des moments où la révolte est plus forte que la peur. Des moments où l’action et la témérité de quelques-uns en encouragent d’autres et conduisent des centaines, des milliers, des millions à oser faire ce que l’on n’imaginait même pas quelques jours avant !

À lire les quelques reportages parus sur le sit-in géant qui s’est tenu pendant des semaines devant le quartier général des forces armées à Khartoum, on ne pouvait qu’être impressionné par la vitesse à laquelle ont jailli les initiatives.

En l’espace d’un mois et demi, les révoltés ont transformé le carrefour en QG révolutionnaire. Ils y ont amené de l’eau, l’électricité, des toilettes. Une cuisine collective, des dortoirs ont été installés. La solidarité s’y est organisée, les enfants des rues ont été pris en charge… Des milliers de femmes et d’hommes ont passé des jours et des nuits à débattre de politique, de démocratie, de rapports entre les femmes et les hommes, de grève générale…

Mais, pendant ce temps-là, le pouvoir des militaires se préparait à réprimer, avec le soutien de ses alliés régionaux, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et, à n’en pas douter, avec la complicité des grandes puissances.

Et depuis une semaine une violente répression s’est abattue sur Khartoum. Plus de 100 morts, 500 blessés, et les chiffres augmentent sans cesse au fur et à mesure qu’on repêche les cadavres de ceux qui ont été jetés dans le Nil, ligotés et, pour beaucoup, torturés.

Aujourd’hui, Khartoum est quadrillé par les forces de sécurité lourdement armées et par les milices paramilitaires. Et leur férocité rappelle celle de toutes les classes dominantes défendant leurs privilèges : la férocité de Thiers conduisant au massacre de la Commune de Paris, celle pendant la révolution chinoise de 1927, où les ouvriers étaient brûlés dans les locomotives ou, plus près, la répression de Pinochet au Chili.

Ce qui se passe à Khartoum est un avertissement sanglant pour tous les peuples qui relèvent la tête. Il vient après celui de l’Égypte, où l’effervescence populaire a été brisée par le général al-Sissi. Avertissement formulé il y a quelques semaines par cet intellectuel égyptien s’adressant à la population de Khartoum en révolte : « Une demi-révolution est un suicide complet. Ne laissez pas l’armée confisquer les fruits de votre combat. »

L’avenir nous dira si le mouvement de contestation au Soudan s’en relèvera. Mais l’issue va dépendre de la capacité des masses révoltées à se confronter avec l’armée et à transformer leur révolte en révolution.

Lorsque les opprimés se révoltent, ils ne peuvent pas compter sur la compréhension de leurs oppresseurs, ni même sur leur pitié. Il arrive dans certains contextes que la dynamique même de la lutte de classe conduise les opprimés à se donner les moyens de se défendre et à ce que, spontanément, ils trouvent le chemin pour décomposer les forces de répression, en attirant de leur côté une partie des forces armées, en particulier en dressant les soldats du rang, issus en général des classes opprimées, contre l’état-major et la hiérarchie militaire. C’est-à-dire en introduisant la lutte des classes à l’intérieur même de l’armée.

Les masses en révolte ne peuvent vaincre que si elles ont cette volonté et cette détermination. Cela dépend d’une multitude de facteurs, à commencer par la profondeur de la révolte et la radicalité des masses. Mais l’existence d’un parti révolutionnaire peut et doit jouer un rôle décisif. Un parti avec des militants capables d’entraîner les révoltés ne serait-ce qu’à se défendre et à se protéger. Un parti et des militants capables de transmettre les expériences du passé, et en premier lieu la nécessité pour les masses de se donner tous les moyens, y compris militaires, pour l’emporter sur leurs oppresseurs. Un parti et des militants capables de comprendre et de transmettre cette grande leçon que Blanqui avait tirée de la révolution de juin 1848 en France : « Qui a du fer a du pain, on se prosterne devant les baïonnettes, on balaye les cohues désarmées. »

Dans bien des pays, et c’est vrai ces dernières années dans une partie du monde arabe, les masses populaires ont montré leur poids et aussi leur vitalité. Et ce qui se passe en Algérie et au Soudan doit renforcer notre détermination à faire tout ce qui dépend de nous pour avancer dans la voie d’un parti communiste révolutionnaire partout où nous existons.