Barrages : l’hydraulique pour arroser le secteur privé

15 Mai 2019

Les centrales hydroélectriques, dont les grands barrages, ont été construites pour la plupart dans les années qui ont suivi la dernière guerre. Ces barrages sont exploités par EDF, mais en réalité ils ne lui appartiennent pas : ils lui ont été concédés. Or les concessions arrivent à échéance d’ici 2023 pour 150 des 400 barrages. Et le reste suivra.

Depuis plusieurs années, au nom de la libre concurrence, la Commission européenne réclame qu’il y ait des appels d’offres pour le renouvellement des concessions. Elle le demande à la France, mais aussi à l’Autriche, l’Allemagne, la Suède, l’Italie. Elle n’impose pas que les nouveaux opérateurs soient nécessairement privés, même si dans les faits c’est ce qui risque de se passer. Et il est tout à fait possible que le gouvernement français accepte cette demande, bien que nombre de politiciens, même de droite, y soient opposés.

Pour ce qui concerne la France, cela pose un sérieux problème technique. Le nucléaire produit près de 72 % de l’électricité du pays et l’hydraulique de 11 à 12,5 % selon les années. Or le nucléaire et l’hydraulique marchent ensemble. Le nucléaire a du mal à assurer les pics de consommation : il répond trop lentement. Comme l’électricité ne se stocke pas, il faut que l’offre s’ajuste instantanément à la demande. C’est justement à cela que servent les barrages : en cas de besoin, on ouvre les vannes et l’électricité est là en quelques secondes.

Que se passera-t-il si les barrages ne sont plus gérés par EDF ? Les nouveaux opérateurs accepteront-ils d’ouvrir les vannes à sa demande ? Ou bien diront-ils que, malheureusement, les réserves d’eau sont épuisées parce qu’ils auront tout vendu avant, quand les cours de l’électricité étaient au plus haut ? Ou voudront-ils attendre des moments plus favorables ?

L’ensemble des clients d’EDF risquent d’être victimes du nouveau système. Et puis les prix risquent fort de grimper. Les barrages sont amortis depuis très longtemps. L’électricité qu’ils produisent est moins chère que celle du nucléaire. Mais les éventuels nouveaux opérateurs voudront sans doute s’aligner sur le prix de celui-ci, au détriment des usagers.

Ce n’est pas tout. Parmi les candidats déclarés à la reprise des barrages, il y a le groupe pétrolier Total. L’une des Majors parmi les compagnies mondiales, ce groupe a une position dominante, quasi monopolistique en France. Or, ni la Commission européenne ni le gouvernement français n’ont songé à dépecer ce trust, comme ils projettent de le faire pour EDF.

On risque ainsi de démembrer un monopole public pour faire un cadeau à un monopole privé, au nom de la libre concurrence ! Ce projet de privatisation des barrages comporte de sérieuses menaces pour les usagers.

André VICTOR