Avril-mai 1919 : Commune de Bavière, la crise de la direction révolutionnaire

17 Avril 2019

Le 13 avril 1919 à Munich, la République des conseils de Bavière était proclamée. En quelques jours, une armée rouge de 12 000 membres fut constituée, tandis que des démonstrations de force du prolétariat, des manifestations massives et des grèves confirmaient l’adhésion et la volonté des travailleurs de prendre en main l’organisation de la société.

Cependant, cette République des conseils était isolée, son autorité ne s’exerçant pas au-delà de la capitale, Munich. À peine née, la Commune de Bavière se trouvait confrontée au manque de vivres et de charbon. La réaction, alliée au Parti social-démocrate, contrôlait les territoires tout autour de la capitale. Elle eut pour stratégie d’affamer la ville, avant d’y envoyer, début mai, 30 000 soldats des corps francs. Ils allaient se heurter à la résistance désespérée des ouvriers, faisant 600 morts.

Cette Commune de Bavière, qui dura trois semaines, ne fut qu’une des tentatives du prolétariat d’Allemagne pour s’emparer du pouvoir qui s’échelonnèrent tout au long de la période révolutionnaire de 1918 à 1923. La révolution allemande avait commencé quelques mois plus tôt, en novembre 1918, à la suite de la défaite de l’Empire face aux armées alliées. Le pouvoir de la bourgeoisie allemande avait vacillé, mais elle avait trouvé un allié pour le garder, avec le Parti social-démocrate majoritaire. Ce dernier avait déjà trahi les travailleurs lors du déclenchement de la guerre en 1914, en soutenant la bourgeoisie. Puis, il s’était fracturé, donnant naissance au SPD d’une part, au Parti socialiste indépendant, l’USPD, d’autre part, qui dénonçait la guerre d’un point de vue pacifiste, mais dont une grande partie n’allait pas soutenir la Révolution russe d’octobre 1917. Le Parti communiste, le KPD, ne fut formé qu’à la fin du mois de décembre 1918, en pleine révolution, et alors que ses dirigeants, notamment Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, venaient à peine d’être libérés de prison avec la fin de la guerre.

En janvier 1919, les ouvriers de Berlin s’étaient lancés dans une insurrection prématurée. Les sociaux-démocrates au pouvoir avaient dirigé la répression. Noske, ministre de la guerre social-démocrate, s’était donné pour tâche d’être le « chien sanglant » qui allait mater la révolution. Les corps-francs créés à partir d’éléments de ce qui restait de l’armée se déchaînèrent contre les ouvriers berlinois.

Jusqu’en 1923, les épisodes révolutionnaires allaient se succéder, montrant la volonté de lutte de la classe ouvrière et parallèlement l’incapacité de la bourgeoisie à stabiliser la situation économique et politique. À Düsseldorf, à Brème, puis de nouveau à Berlin, avant Munich, les insurrections éclatèrent sans coordination et les corps-francs purent les écraser les unes après les autres. Léon Trotsky décrivit en 1918 cette « révolution qui traîne en longueur » dans les termes suivants : « En l’absence d’un parti révolutionnaire centralisé, avec à sa tête une direction de combat dont l’autorité soit universellement acceptée par les masses, en l’absence de noyaux dirigeants et de dirigeants individuels éprouvés dans l’action et ayant acquis une expérience dans les divers centres et régions du mouvement prolétarien, ce mouvement lorsqu’il a fait irruption dans la rue est nécessairement devenu intermittent, chaotique et se traîne en longueur. Ces grèves qui surgissent, ces insurrections et ces combats de rue, constituent à l’heure actuelle la seule forme accessible pour la mobilisation ouverte des forces du prolétariat allemand libéré du joug du vieux parti. »

Les sociaux-démocrates étaient particulièrement conscients du danger que pouvait représenter pour la bourgeoisie la formation d’un parti communiste révolutionnaire aguerri, qui aurait permis la victoire de la classe ouvrière. Ils profitèrent de chaque occasion pour se débarrasser des militants et des dirigeants susceptibles de constituer une direction révolutionnaire. Après avoir profité de l’écrasement de la révolution berlinoise pour faire assassiner Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht du KPD, ce fut le tour quelques mois plus tard, de Leo Jogiches, puis d’Eugène Léviné. Celui-ci, dirigeant de la Commune de Bavière, fut arrêté le 13 mai, puis condamné à mort à l’issue d’un procès où il défendit le programme communiste.

Cette période révolutionnaire ne permit pas au KPD de devenir une véritable direction révolutionnaire capable de coordonner la lutte des travailleurs et de les mener à la victoire. Avant même d’avoir atteint la maturité, il fut victime du stalinisme. Au lieu d’une direction révolutionnaire émergea une direction soumise aux intérêts de la bureaucratie soviétique. Le KPD fut incapable d’affronter la nouvelle période de crise qui, à partir de 1929, ouvrit la voie au nazisme et mena Hitler au pouvoir. Le prolétariat allemand, déjà fortement éprouvé, allait le payer d’une défaite historique.

Inès Rabah