Algérie : une nouvelle étape pour le mouvement

10 Avril 2019

Dimanche 7 avril, Bedoui, le Premier ministre, a interdit les manifestations en semaine. Le lendemain, la police procédait à des arrestations lors d’un rassemblement devant la Grande Poste à Alger. Mardi 9 avril, pour la première fois, un important dispositif policier réprimait la manifestation de milliers d’étudiants venus crier « Bensalah, Bedoui, Belaïz, dégagez ! ». Le pouvoir tente-t-il, pour endiguer la contestation populaire, d’amorcer un tournant vers la répression ? En tout cas, dès le lendemain 10 avril, cela déclenchait de nombreuses manifestations de protestation.

Le pouvoir n’a pas encore gagné le bras de fer, car si des millions d’Algériens se sont dit « Bon débarras ! » après la démission de Bouteflika, ils refusent qu’elle serve au bout du compte à sauvegarder le système. Aussi, vendredi 5 avril, de M’sila à Mostaganem en passant par Boumerdès, Sétif et Ouargla, c’est encore massivement qu’ils sont descendus dans la rue pour rejeter la transition que le chef d’état-major Gaïd Salah leur prépare sous l’égide de ceux qu’ils appellent les « 3 B ».

Non aux 3 B, dégagez tous !

Bensalah, le président par intérim, à la tête du Parlement depuis vingt-deux ans, Bédoui, Premier ministre, et Belaiz, président du Conseil constitutionnel, ont tous servi le système tant décrié par la population. Comme le disait un militant des droits humains : « C’est comme si on mettait l’extincteur d’une maison qui brûle entre les mains des pyromanes. »

Les manifestants ne veulent pas d’une transition démocratique qui se fasse sans eux et par en haut. Ils veulent le départ de tous ceux qui, de près ou de loin, sont liés au système. « Bedoui dégage ! Belaiz dégage ! Bensalah dégage ! », « FLN dégage ! RND dégage ! », « Appliquons l’article 7 ! », « Le peuple a décidé, il a dit vous partez, c’est que vous partez ! » L’interdiction de quitter le territoire et l’arrestation de quelques riches hommes d’affaires ne font pas le compte et ne suffisent pas à redorer le blason d’un pouvoir honni.

Dès dimanche, dans quelques entreprises, les travailleurs se sont saisis de l’appel à la grève lancé sur les réseaux sociaux contre le système, contre Sidi Said, le leader de l’UGTA. Les travailleurs en profitent aussi pour avancer des revendications de salaires. C’est le cas des travailleurs d’IMC dans la zone de Rouïba, de la briqueterie de Bouira, de ceux de Socothyde aux Issers. Les mineurs de Tebessa ont quant à eux chassé leurs délégués syndicaux UGTA. Un nouveau slogan est apparu « Vous rendrez tous des comptes ! »

Les manifestants ont raison d’être vigilants car la transition qu’on leur prépare ne peut pas être démocratique. Derrière les 3 B, il y a l’état-major de l’armée et son chef Gaïd Salah. Malgré les mots d’ordre « Armée peuple, frère ! frère ! », beaucoup repris par les manifestants, ou encore « L’armée est la nôtre et on fait ce qu’on veut », l’état-major de cette armée assure la continuité du système et se tient prêt à la répression s’il juge que c’est la meilleure option.

Pour l’instant, face à la puissance du mouvement populaire, on ne sait pas quel sera le choix fait par Gaïd Salah. Lui qui a été un grand ami de Bouteflika, qui a soutenu le cinquième mandat, se présente au contraire comme celui qui veille au changement. S’il est rejeté par une partie des manifestants, il bénéficie du soutien de la presse libérale et de bien des partis d’opposition, qui aimeraient aussi en finir avec la contestation.

Soucieux de ne pas se faire voler leur mouvement, les travailleurs et l’ensemble des couches populaires doivent maintenir la pression, discuter et s’organiser sur les lieux de travail, dans les quartiers, les universités, afin de déjouer les manœuvres d’un pouvoir qui ne renoncera pas à les faire rentrer dans le rang.

Leïla Wahda