Ehpad de Lherm : une catastrophe prévisible

03 Avril 2019

La mort de cinq résidents d’un Ehpad près de Toulouse, vraisemblablement à la suite d’une intoxication alimentaire, soulève l’émotion, la douleur et la crainte, mais aussi et surtout la colère.

Dimanche 31 mars dans la soirée, vingt-quatre des quatre-vingt-deux personnes hébergées dans cette maison de retraite médicalisée étaient prises de vomissements et de douleurs après le dîner. Transportées vers des services hospitaliers, cinq sont mortes et mardi 2 avril, seize étaient encore hospitalisées, dont certaines dans un état grave.

Une enquête était en cours pour connaître la composition des repas, leur qualité, leur mode de préparation sur place ou à l’extérieur, leur mode de conservation… Le propriétaire de l’Ehpad, le groupe Korian, un de ces groupes de la Silver economy, cette économie dite grise, à l’image des cheveux des résidents sur lesquels ces groupes amassent des fortunes, affirmait que tout allait bien. Les repas, disait-il, sont « cuisinés sur place par le chef cuisinier et son équipe, à partir de denrées livrées par des fournisseurs locaux ». Les contrôles sanitaires effectués au mois de février, ajoutait-il, étaient totalement conformes. La députée de Haute-Garonne affirmait pour sa part que rien d’anormal concernant cet Ehpad ne lui avait jamais été signalé. Quant à l’Agence régionale de santé, elle déclarait n’avoir jamais reçu de signalement ou de plainte concernant l’établissement.

Quelle hypocrisie que faire mine d’ignorer que l’existence de ces structures, ces Ehpad privés régis, comme toutes les entreprises capitalistes, par le seul souci de la rentabilité, est en elle-même un danger pour les personnes âgées qui y résident.

Un cuisinier qui travaille dans un Ehpad de ce type, et qui avait déjà témoigné en septembre dernier pour l’émission Envoyé spécial, a rappelé le budget journalier consacré aux repas dans son établissement : 4,22 euros par personne pour le petit-déjeuner, le déjeuner, le goûter et le dîner. À peine plus de 4 euros pour nourrir, pendant toute la journée, une personne âgée dépendante, au corps en souffrance, parfois atteinte de difficultés pour manger et pour qui la nourriture pourrait être un des derniers plaisirs. C’est vraiment de la maltraitance !

C’est aussi du vol. Comme l’a rappelé le fils d’une résidente décédée : « On payait 3 000 euros par mois et elle était laissée à l’abandon, sans même être lavée, parce qu’il n’y avait pas assez de personnel (...) On ne pouvait plus venir la voir quand on voulait mais il fallait prévenir plusieurs heures à l’avance. »

Et en effet, pas une semaine ne passe sans l’annonce ou la révélation de conditions d’hébergement indignes. Des aides-soignantes au bord de l’épuisement physique et moral témoignent de leurs conditions de travail, qui les conduisent à devoir assurer en un quart d’heure le réveil, la toilette, l’habillement, le petit déjeuner et la délivrance des médicaments. Ce temps drastiquement limité est en lui-même une forme de malveillance, voire de maltraitance, envers des femmes et des hommes en fin de vie.

On peut juger une société à la façon dont elle traite ses anciens. À cette mesure, la société française d’aujourd’hui, théoriquement une des plus développées à la surface de la planète, ne vaut vraiment pas cher !

Sophie GARGAN