L’armée algérienne, colonne vertébrale du “système”

27 Mars 2019

Après avoir menacé les manifestants d’un « retour aux douloureuses années de braise », le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), s’est voulu rassurant, déclarant : « L’armée est fière de son peuple. » Puis, devant la prolongation des manifestations, il a demandé la destitution de Bouteflika « pour cause de maladie grave et durable », en application de l’article 102 de la Constitution et « pour sortir de la crise ».

Depuis l’indépendance, l’armée algérienne détient le véritable pouvoir, tantôt dans l’ombre, tantôt en intervenant brutalement.

Malgré son nom historique, l’Armée de libération nationale (ALN, devenue ANP après 1962) n’a pas joué le rôle principal dans la conquête de l’indépendance. Celle-ci fut le résultat de la lutte des maquis de l’intérieur, des sacrifices inouïs consentis par le peuple algérien et de l’impasse politique dans laquelle se trouvait l’État français. Basée en Tunisie et au Maroc, coupée de l’Algérie, cette « armée des frontières », équipée et encadrée par des hommes formés à l’étranger, devait en revanche devenir la colonne vertébrale du nouvel appareil d’État algérien. Les fondateurs du Front de libération nationale (FLN) aspiraient à bâtir un État indépendant, intégré dans l’ordre mondial capitaliste, et non à exprimer les intérêts des classes pauvres, dont ils se méfiaient.

Dès la proclamation de l’indépendance, en juillet 1962, l’ALN arbitra les rivalités au sein du FLN. Le colonel Houari Boumediene aida ­Ahmed Ben Bella à écarter les autres dirigeants. Trois ans plus tard, Boumediene chassait à son tour Ben Bella du pouvoir par un coup d’État. Parmi ses protégés aux dents longues, il y avait un certain Abdelaziz Bouteflika, qui fut ministre à 25 ans. Derrière les formules glorifiant la révolution socialiste algérienne, il y avait la dictature du FLN, parti unique, et celle de l’ANP, son bras armé, pour permettre l’enrichissement d’une bourgeoisie algérienne captant à son profit la rente pétrolière, dans une économie mondiale dominée par les grandes puissances.

L’armée « populaire » tire sur le peuple

Quand, en octobre 1988, la jeunesse se révolta dans les quartiers pauvres d’Alger, tandis que des grèves ouvrières se déroulaient un peu partout dans le pays contre les effets dramatiques de la crise économique, l’armée tira sur la foule, faisant entre 500 et 1 000 morts. Trois ans plus tard, en décembre 1991, l’armée annula le deuxième tour des élections législatives puis chassa Chadli Benjedid du pouvoir. Entre les deux dates, le Front islamique du salut (FIS), prétendant se préoccuper de la misère des classes populaires, jouant les vertueux face aux corrompus, avait réussi à capter à son profit le désespoir d’une large fraction de la population.

L’annulation des élections et l’arrestation des principaux dirigeants du FIS ouvrit la Décennie noire, presque dix ans d’une guerre civile qui fit 100 000, peut-être 150 000 morts. Les chefs de la mouvance islamiste multiplièrent les attentats, recrutant des hommes de main, créant des maquis, organisant des assassinats ciblés et des massacres aussi atroces qu’aveugles. Mais, dans son combat contre le terrorisme, l’armée mena à son tour une sale guerre, perpétrant des massacres, méprisant son propre peuple, considérant comme des ennemis tous les habitants des quartiers ou des villages qui avaient voté massivement pour le FIS. Pendant cette Décennie noire, le peuple algérien fut pris en étau entre deux dictatures, celle des islamistes et celle de l’armée, et de ses services secrets.

En 1999, c’est encore l’armée qui, pour tourner la page de la guerre civile, permit l’accès au pouvoir de Bouteflika. Sous les présidences de celui-ci, elle se fit plus discrète, tout en continuant de jouer un rôle important dans les coulisses du pouvoir, notamment pour s’assurer les retombées de l’exploitation pétrolière.

Dans la crise actuelle, les chefs de l’armée pourraient de plus en plus jouer le rôle d’arbitres. Ils pourraient intervenir, soit dans le sens de la répression, soit pour se proclamer aux côtés du peuple et se présenter comme une alternative. Il reste à savoir si cette dernière attitude serait crédible. Ceux qui ont connu la Décennie noire ou ceux qui ont tiré des leçons du Printemps arabe ont des raisons de se méfier d’une intervention de l’armée. Cela ne les décourage pas de manifester contre le système mais les incite à se proclamer « pacifiques » dans toutes les manifestations. Ils s’adressent aux policiers du rang pour qu’ils rejoignent la contestation et certains proclament que « armée et peuple sont frères ».

Les soldats du rang, dont certains sont des conscrits, peuvent se sentir du côté des travailleurs et des exploités. Mais ce n’est certainement pas le cas de la haute hiérarchie militaire. Ces chefs d’une armée puissante et aguerrie peuvent être un recours pour maintenir un régime de dictature contre le peuple algérien.

Xavier LACHAU