Algérie : la contestation populaire met le régime en crise

27 Mars 2019

Vendredi 22 mars, malgré les intempéries qui ont touché de nombreuses régions d’Algérie, des cortèges massifs ont de nouveau parcouru toutes les villes du pays. Démarrée un mois plus tôt, le 22 février, la contestation, le hirak comme l’appellent désormais les Algériens, ne faiblit pas.

Les classes populaires rejettent en bloc le plan B du pouvoir, avec son report des élections, sa conférence nationale et sa réforme de la Constitution. La solution ne peut pas venir de ceux « qui ont volé les richesses du pays ».

Avec les vacances scolaires, les Algériens ont manifesté en famille dans la joie, mais avec toujours la même détermination. Ils exigent avec vigueur que le « système dégage ! ». C’est un préalable, la méfiance envers les politiciens est totale. Le nouveau Premier ministre, Bedoui, et son acolyte Lamamra sont conspués. « Ni Bedoui ! Ni Lamamra ! Système dégage ! » Nommé Premier ministre le 11 mars, Bedoui n’a toujours pas réussi à former un gouvernement. Il aurait contacté près de 450 personnalités, qui auraient toutes décliné la proposition d’un poste ministériel. « Si ton téléphone sonne, ne décroche surtout pas, c’est sûrement Bédoui ! », cette blague qui circule à Alger reflète l’impasse politique dans laquelle se trouve le pouvoir.

Chaque jour apporte son lot de politiciens et dirigeants qui retournent leur veste et soutiennent un mouvement populaire qu’ils condamnaient la veille. Ces ralliements et cet opportunisme sont vécus comme une marque de mépris supplémentaire et ne font qu’accroître la volonté d’en finir avec le système tout entier. Les manifestants crient : « On vous a dit Partez tous, pas Venez tous ! Dégagez ! »

Le ralliement le plus cynique et le plus spectaculaire est sans doute celui de Ouyahia, dirigeant du RND, l’ex-Premier ministre détesté des Algériens, qui agitait début mars la menace de la guerre civile et qui affirme aujourd’hui comprendre et approuver le mouvement populaire. À l’intérieur de son parti, Ouyahia fait face à une contestation de militants qui l’accusent de corruption et veulent son départ.

Au sein du FLN, de plus en plus de responsables lâchent le plan B du clan Bouteflika. Son porte-parole, Khaldoun, s’en est démarqué : « Cette conférence ne va pas régler le problème… Qui va mandater les participants ? La conférence n’est plus valable. » Rappelé à l’ordre par certains responsables, il a été suivi par d’autres, à l’image du maire FLN d’Alger-centre, Bettache, naguère partisan acharné du cinquième mandat. Ce dernier, pour justifier son ralliement, invoque ses origines populaires, affirme vivre dans un quartier populaire et se lever tous les matins pour aller travailler !

Un autre soutien illustre aussi la crise que traverse le régime, celui du PDG de la Sonatrach (Société nationale des hydrocarbures). Alors que le 10 mars la direction de la Sonatrach avait menacé de sanction les travailleurs qui s’étaient mis en grève contre le cinquième mandat, il salue aujourd’hui le mouvement populaire : « La Sonatrach ne peut rester en dehors de ce mouvement, en sa qualité d’entreprise citoyenne et de locomotive de l’économie nationale. »

Face à un puissant mouvement qu’ils sont pour l’instant incapables d’endiguer, les partis de l’Alliance présidentielle, qui ont soutenu la candidature de Bouteflika, se fissurent et s’entre-déchirent. Quant aux partis d’opposition, des islamistes aux libéraux, discrédités eux aussi, ils tentent pour l’instant sans succès de s’unir pour offrir une solution qui préserve les intérêts des classes possédantes.

Quelle sera la personnalité apte à diriger cette transition qu’ils tentent de mettre en place ? Des noms circulent, comme celui de Bouchachi, avocat, ex-porte-parole de la Ligue des droits de l’homme, que l’on voit dans les manifestations d’avocats et de magistrats. La presse évoque comme autre homme possible Liamine Zeroual, ex-officier, qui avait été élu président durant la décennie noire.

L’armée est restée discrète, jusqu’à ce que le général Gaïd Salah, ministre de la Défense, qui avait menacé les manifestants le 7 mars, salue lui aussi le mouvement populaire. Le 26 mars, il a finalement demandé la destitution de Bouteflika, tentant ainsi de mettre fin aux manifestations. Reprenant leurs mots d’ordre, il a déclaré : « Le peuple et l’armée sont frères. »

Le pouvoir n’a pour l’instant pas choisi de recourir à la répression, mais rien n’exclut qu’il puisse le faire dans l’avenir.

Les travailleurs, les classes populaires des villes et des campagnes, orgueilleux de leur mouvement, soucieux de le préserver et de le faire aller de l’avant, expriment de l’hostilité et de la méfiance vis-à-vis de tous ceux qui veulent parler en leur nom. Cette méfiance est plus que légitime. Un véritable changement de système ne pourra venir que d’eux.

Après l’annonce du 26 mars, un nouveau slogan est apparu : « Bouteflika, puisque tu t’en vas, ammène Gaïd Salah avec toi ! »

Leïla Wahda