Chine : Huawei et la guerre commerciale

13 Mars 2019

En décembre dernier, Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei et fille du fondateur de ce groupe chinois de téléphonie, était arrêtée au Canada, à la demande du ministère américain de la Justice. Les États-Unis réclament son extradition. Huawei est accusé, entre autres crimes, d’espionnage, de vol de secrets industriels ou encore de commerce avec l’Iran.

Au-delà du parfum de roman d’espionnage qui l’entoure, cette affaire illustre divers aspects de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis mais aussi l’Europe. En 2018, Donald Trump dénonçait le déficit commercial des États-Unis et annonçait une hausse des droits d’importation des produits chinois, pour un montant pouvant aller jusqu’à 200 milliards de dollars. Il accusait les entreprises chinoises de vendre au rabais, profitant des subventions de l’État chinois, et de pratiquer transferts technologiques et espionnage industriel au détriment des entreprises américaines. Parmi les cibles de Trump, il y avait en particulier deux entreprises de téléphonie, ZTE et Huawei. En août dernier, le Congrès américain interdisait aux administrations fédérales d’utiliser du matériel produit par ces deux firmes.

Huawei s’est développé, dans les années 1980, en produisant du matériel et des réseaux pour les opérateurs téléphoniques et les entreprises. Depuis, il est devenu le deuxième fabricant mondial de téléphones portables, derrière Samsung mais devant Apple. Comme tous les capitalistes chinois, les propriétaires de Huawei ont profité à plein du soutien de l’État. Mais les capitalistes occidentaux, dans tous les secteurs économiques, sont eux-mêmes sous perfusion permanente à coups de crédits d’impôt et de commandes publiques, dont celles de l’armée. Bien des firmes occidentales, à commencer par Apple, profitent des faibles coûts de production en Chine pour y sous-traiter tout ou partie de leur fabrication, avant de les revendre dans le monde entier. Elles profitent à la fois de la mondialisation, des faibles coûts du transport et du soutien de leurs États respectifs.

Au fil du temps, après avoir été pendant vingt ans l’atelier du monde, la Chine a fait émerger à son tour quelques grands groupes, comme Huawei, Tencent, Cosco et d’autres, qui visent non seulement le marché intérieur chinois mais aussi le vaste monde. Ces groupes ne jouent pourtant pas dans la même division que leurs homologues occidentaux. Ils doivent se contenter des investissements moins rentables, que délaissent leurs concurrents, comme ­Cosco qui a racheté le port du ­Pirée à Athènes, ou Blue­star qui exploite en France des usines chimiques revendues par Arkema ou ­Solvay. Si Apple vend moins de smartphones que Huawei, il réalise bien plus de profits.

Pour autant, dans une économie en crise, dans un marché mondial saturé, la concurrence entre capitalistes fait rage et même un outsider reste un rival à écarter. C’est ce qui explique l’offensive occidentale contre Huawei. La vente des smartphones Huawei est quasiment impossible aux États-Unis. Cet été, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont interdit à leurs opérateurs d’utiliser le matériel de Huawei pour fournir la 5G nouvelle génération à venir. L’opérateur British Telecom a annoncé le retrait des équipements Huawei de ses réseaux, tandis que l’État français l’a mis sous surveillance avant de prendre une décision. Les menaces sur la sécurité nationale, invoquées par tous les gouvernements pour entraver Huawei, relèvent de la manipulation. Ce sont quand même les États-Unis, avec les grandes oreilles de la NSA (Agence nationale de sécurité) et les données personnelles de centaines de millions de personnes collectées par Google, Facebook et autres, qui ont les moyens d’espionner le monde, y compris les dirigeants politiques amis, comme Angela Merkel il n’y a pas si longtemps !

Dans cette concurrence entre capitalistes, les travailleurs n’ont aucun intérêt à soutenir, au nom du patriotisme ou de la défense nationale, leurs propres exploiteurs tentant d’empêcher un nouveau crocodile d’accéder au marigot.

Xavier LACHAU