Brexit : la rhétorique change, pas le contenu

27 Février 2019

Plus ça change, plus c’est pareil : en à peine plus de deux semaines, les alliances, rivalités et surenchères politiciennes qui alimentent le Brexit depuis 32 mois, semblent s’être métamorphosées. Et pourtant, rien n’a vraiment changé.

D’abord, il y a eu les défections de neuf députés travaillistes et cinq conservateurs. Treize d’entre eux ont constitué un nouveau groupe parlementaire dit « Indépendant », pour le maintien dans l’Union Européenne (UE) au nom des « intérêts de l’économie nationale » – c’est-à-dire des aspirations formulées par les principales organisations patronales.

Le fait peut paraître symbolique dans un parlement qui compte 650 sièges, mais il n’est pas anodin. D’une part parce qu’il est rarissime : dans un système basé sur le bipartisme, ce genre d’opération est pour le moins risqué pour ceux qui s’y aventurent, à tel point qu’au cours du siècle écoulé, on n’en trouve qu’un seul autre cas ! Et d’autre part, parce que la constitution de ce groupe parlementaire, aussi insignifiant soit-il, suffit à priver le gouvernement de Theresa May de la majorité d’une dizaine de voix dont il disposait jusqu’à présent – ce qui ne fait qu’aggraver la paralysie des institutions parlementaires britanniques face au Brexit.

Ce bouleversement dans l’arithmétique parlementaire a des conséquences sur bien d’autres plans.

Du côté de l’opposition travailliste, il ouvre la possibilité de mettre le gouvernement en minorité et de provoquer des élections anticipées. Du coup, le leader travailliste Jeremy Corbyn a abandonné sa position ambiguë vis-à-vis du Brexit, pour se prononcer en faveur d’un « vote du peuple » – autrement dit un deuxième référendum dans lequel l’électorat se verrait au moins offrir le choix d’annuler le vote de 2016. Ainsi Corbyn espère-t-il parvenir, en s’appuyant sur le nouveau groupe parlementaire « Indépendant », à rallier les voix des dissidents du parti conservateur, pour faire tomber le gouvernement May.

Évidemment, ce dernier n’a pas tardé à mettre en place ses propres contre-feux. May, dont la politique depuis le début des négociations, vise à gagner les bonnes grâces de l’aile la plus réactionnaire de son parti – celle des partisans d’un Brexit dur – a brutalement viré de bord pour tenter de se gagner le soutien de l’aile pro-UE de son parti. C’est ainsi qu’après s’être arc-boutée depuis deux ans sur sa détermination de voir la Grande-Bretagne quitter l’UE au soir du 29 mars, la voilà qui promet de donner à la chambre des Communes la possibilité de se prononcer en faveur d’un sursis à cette échéance. Déclaration à laquelle les dirigeants de l’UE ont immédiatement répondu favorablement en ajoutant que la date butoir pourrait même être repoussée jusqu’en décembre 2021, permettant ainsi aux négociations sur les futures relations commerciales entre l’UE et la Grande-Bretagne d’être menées à terme sans qu’il soit nécessaire de changer quoi que ce soit aux relations économiques existantes – ce que souhaitent évidemment les grandes entreprises de part et d’autre.

Il va sans dire que ni les virevoltes de la classe politique ni ses obscurs calculs politiciens, ne contribuent à rendre l’imbroglio du Brexit plus compréhensible pour la classe ouvrière britannique. Pendant que les médias spéculent sur les changements d’état d’âme de tel ou tel politicien plus ou moins en vue, ce que les travailleurs voient, c’est l’annonce toute récente de la fermeture par Honda de son usine de Swindon, dans le sud du pays – avec la disparition de quelque 10 000 emplois directs et indirects – ou encore la décision de l’homme le plus riche du pays, Jim Ratcliffe, PDG du groupe chimique Ineos et promoteur notoire d’un Brexit « dur », d’aller s’installer à Monaco pour cause d’optimisation fiscale. Que ces deux évènements aient un lien direct avec le Brexit n’est même pas le problème. Le fait est que l’« occasion fait le larron » et dans le chaos du Brexit, il est clair que les larrons se recruteront dans la bourgeoisie tandis que la population laborieuse n’aura plus qu’à payer la note de leurs juteuses opérations !

François ROULEAU