Cuba, janvier 1959 : les guérilleros à La Havane

30 Janvier 2019

Le 1er janvier 1959, le dictateur Fulgencio Batista fuyait Cuba. Une semaine plus tard, le 8 janvier, Fidel Castro entrait dans la capitale, La Havane, à la tête d’une troupe de guérilleros et de paysans insurgés.

L’île était sous la coupe des entreprises nord-américaines qui y détenaient 80 % des services, mines, ranchs et raffineries de pétrole, 40 % de l’industrie sucrière, 50 % des trains. La Mafia avait fait de La Havane le bordel des Amériques, avec casinos et night-clubs. C’était aussi le pays de la prison, de la torture et de la mort pour les opposants. Une formidable liesse populaire salua la chute de Batista, tandis que la presse mondiale découvrait les barbudos, les guérilleros barbus. La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne reconnurent le nouveau régime.

Les castristes voulaient la fin du despotisme, de la corruption, l’amélioration du sort des masses populaires, le rétablissement du système parlementaire et ne plus dépendre autant des États-Unis. Le Premier ministre José Miro Cardona était un avocat d’affaires pro-américain et les chefs de la guérilla, Fidel et Raúl Castro ou Che Guevara, ne devinrent pas tout de suite ministres.

Espérant conclure un accord, Castro se rendit aux États-Unis en avril, mais le gouvernement américain refusa de le recevoir. S’adressant à la presse, il mit les choses au point : « Le capitalisme sacrifie l’homme. L’État communiste, par sa conception totalitaire, sacrifie les droits de l’homme. C’est pourquoi nous ne sommes d’accord ni avec l’un ni avec l’autre. » Il se disait humaniste et souhaitait nouer des relations cordiales avec les États-Unis.

Ce n’est que plus tard, quand il fut manifeste que Washington voulait seulement imposer sa volonté à La Havane, que Castro se découvrira socialiste ; et seulement parce que cela lui permettait d’obtenir de Moscou un peu de l’aide que lui refusait Washington.

Bras de fer sans fin avec les États-Unis

En mai 1959, Castro lança une réforme agraire modérée, celle que prévoyait la Constitution de 1940. Elle visait des terres en friche, et les propriétaires expropriés devaient être indemnisés. Mais les États-Unis exigeaient plus d’argent, et plus vite. Castro ne céda pas et l’armée cubaine s’empara des terres des compagnies américaines.

En mars 1960, le gouvernement Eisenhower prépara le renversement de Castro. La CIA avait averti : la révolution cubaine peut faire école « parce que les conditions sociales et économiques dans toute l’Amérique latine favorisent la contestation des autorités au pouvoir et l’agitation sociale en faveur d’un changement radical ». D’autres guérillas vont en effet éclater dans le sillage de la révolution cubaine, mais elles n’auront pas le même succès. Celle de Castro avait triomphé car les guérilleros, qui durant des années étaient restés isolés, devant se cacher dans les montagnes de l’île, avaient fini par rencontrer un soulèvement paysan contre la grande propriété. Puis ils ont aussi bénéficié d’un appui dans les villes, où des clandestins multipliaient les attentats contre la dictature, et des luttes ouvrières qui minaient le régime. Mais ils veillaient à ce que la ville et a fortiori la classe ouvrière ne prennent pas la direction de la lutte. Pour eux, « la plaine » restait subordonnée à « la montagne ». Avec la guérilla, ils y avaient constitué un embryon d’appareil d’État échappant au contrôle des ouvriers et des paysans qui, à partir de 1959, allait fusionner avec une partie de l’ancien appareil d’État.

En avril 1960, arriva le premier tanker de pétrole soviétique. Les compagnies américaines refusant de le raffiner, Castro les saisit. Le Sénat américain réduisit alors les commandes de sucre à Cuba. En réaction, Castro nationalisa une partie des biens américains : téléphone, compagnies électriques et sucrières. En rétorsion, Washington frappa d’embargo les exportations américaines vers Cuba.

Les nationalisations ne sont donc pas le fruit d’une quelconque idéologie socialiste des dirigeants cubains, mais la réponse pragmatique de la direction d’un pays défendant sa souveraineté face à l’impérialisme. C’est l’hostilité des États-Unis, tentant d’étrangler Cuba, qui jeta ses dirigeants, en quête d’aide économique, dans les bras de l’URSS.

Des nationalistes radicaux, et non des communistes

Le 3 janvier 1961, les États-Unis rompirent leurs relations diplomatiques avec Cuba. Le 17 avril, ils lancèrent un débarquement militaire dans la baie des Cochons. Tournant au fiasco pour les anticastristes, la CIA et l’administration Kennedy, il permit de mesurer la ferveur du soutien populaire au régime. La population se mobilisa pour défendre l’île et chasser les gusanos, les « vers de terre » anticastristes terrés dans le sable de la baie.

Washington a presque tout tenté pour renverser le régime castriste. Sans succès. Si les liens de Cuba avec l’URSS avaient servi de prétexte à l’embargo, celui-ci aurait dû cesser en 1991, quand l’URSS disparut. Pourtant, il a été renforcé et, sans aide extérieure, les années 1990 ont été très difficiles, mais Cuba n’a pas cédé. En 1999, l’administration Clinton leva ses sanctions contre divers « États terroristes », sauf Cuba. Il fallut attendre 2009 et l’administration Obama pour que l’embargo se desserre, sans toutefois cesser.

Depuis le début, l’horizon politique des dirigeants cubains se limitait à préserver l’indépendance de leur île face à l’impérialisme américain. À ce titre, il était légitime de les soutenir. Certes, ils n’étaient pas opposés à ce que d’autres nationalistes radicaux, selon l’expression de Guevara, prennent le pouvoir pour, par exemple, échanger le savoir-faire des médecins cubains contre le pétrole du Venezuela de Chavez.

Mais, parce qu’ils n’étaient pas des militants du mouvement ouvrier, parce qu’ils étaient des nationalistes radicaux courageux, mais pas des internationalistes socialistes et communistes, ils ne songèrent même jamais à s’appuyer sur, ni à s’adresser aux prolétaires des pays voisins, et d’abord de celui qui leur était le plus hostile, les États-Unis.

Pourtant la révolution castriste, qui avait entraîné et mis sur le devant de la scène des descendants d’esclaves noirs à Cuba, aurait pu trouver un écho parmi les millions de travailleurs et de parias afro-américains de la citadelle de l’impérialisme. Mais chercher, trouver un tel appui qui aurait pu être décisif, cela ne s’inscrivait pas dans ce pourquoi se battaient Castro et ses camarades. Du même coup, cette révolution, qu’ils bornaient par leur nationalisme à la défense de la souveraineté de l’État cubain, resta isolée dans ses frontières et, malgré des progrès et avancées que lui envient bien des peuples de la région, condamnée à subir la pression impérialiste.

Que les dirigeants cubains aient su y résister plus d’un demi-siècle, au moins en partie, est à leur honneur. Mais la révolution socialiste reste à accomplir à Cuba comme ailleurs et, cela, seul le prolétariat conscient et organisé, prenant la tête de tous les opprimés, peut l’entreprendre.

Jacques FONTENOY