Cambodge : la fin du régime khmer rouge

23 Janvier 2019

Le 7 janvier 1979, les troupes du Vietnam entraient au Cambodge et renversaient le régime des Khmers rouges, responsable de la mort de deux des sept millions d’habitants que comptait alors ce pays. Les grandes puissances démocratiques, États-Unis en tête, ont passé cet anniversaire sous silence, et il y a des raisons à cela.

Durant plus de dix ans après 1979, l’Occident a soutenu les chefs khmers rouges contre le Vietnam qui les avait chassés du pouvoir. Il les a financés et les a armés, pour entretenir une guerre permanente sur la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande.

Les Khmers rouges étaient des petits bourgeois nationalistes formés à l’école du modèle régional en la matière, le maoïsme. N’ayant aucun lien avec la classe ouvrière, dont ils disaient se défier, ils avaient fait leurs armes à la tête de guérillas paysannes. Ce fut d’abord dans l’Indochine qui se levait contre le joug colonial français, puis était ravagé par l’armée américaine. Ainsi, en plus d’avoir martyrisé des années durant la population du Nord-Vietnam, les bombardements américains tuèrent un million de Cambodgiens entre 1970 et 1975.

Durant toutes ces années, les Khmers rouges avaient forgé leur appareil militaire, qu’ils comptaient mettre au service du développement du pays. Mais cet appareil militaire échappait aussi à tout contrôle de la part de la population.

Arrivés au pouvoir fin 1974, dans la foulée de la débâcle militaire américaine au Vietnam, les Khmers rouges placèrent à la tête de l’État le prince Norodom Sihanouk. Celui-ci, qui avait dirigé le pays durant des décennies, louvoyant entre la France, la Chine et les États-Unis, tout en réprimant la guérilla quand il n’en cherchait pas l’appui, était représentatif des tentatives de la bourgeoisie cambodgienne de tirer son épingle du jeu, dans une région en proie à de fortes luttes d’influence.

Dès leur entrée dans la capitale, Phnom Penh, Pol Pot et les autres dirigeants khmers rouges avaient ordonné d’en déporter toute la population. Ils instaurèrent un régime de terreur afin d’éliminer tous ceux qui auraient pu contester leur politique. Beaucoup de leurs victimes furent abattues en prison, plus encore périrent d’épuisement et de faim dans un pays transformé en un gigantesque camp de travail forcé. Car, si le régime prétendait assurer l’autosuffisance alimentaire, il exportait toujours plus de riz, pour avoir les moyens d’engager un début d’industrialisation à marche forcée, avec pour résultat d’affamer la population.

Pour donner le change et par nationalisme, le régime se retourna contre les minorités : les Chams et les nombreux Vietnamiens présents dans le pays, qu’il entreprit d’exterminer. Son armée fut envoyée au Vietnam pour y occuper des régions ayant fait partie de l’Empire khmer des siècles auparavant. Pour se défendre, le Vietnam envahit le Cambodge en 1979. Le gouvernement qu’il y installa comportait, à côté d’opposants, d’ex-chefs khmers rouges. L’un d’eux, Hun Sen, dirige ce pays d’une main de fer depuis 34 ans et, le 14 janvier, il a encore publiquement menacé d’écraser un peu plus toute opposition.

Sorti vainqueur mais exsangue de trente ans de guerre avec la France et les États-Unis, le Vietnam en 1979 se trouvait pris en étau. Il était menacé au sud par le Cambodge et au nord par la Chine, qui venait de proposer à Washington ses services de garant régional de l’ordre impérialiste.

Ainsi, dès l’entrée des troupes vietnamiennes à Phnom Penh, Pékin jeta son armée sur le Vietnam. Ce petit État avait, aux yeux de l’Occident et de la Chine, le double tort d’avoir défait l’armée américaine et d’être soutenu par l’URSS. Les États-Unis, la Chine et leurs alliés dans la région fournirent donc aux chefs khmers rouges les moyens d’entretenir une guérilla à la périphérie du Cambodge. Ils leur assurèrent aussi jusqu’en 1991 le siège de ce pays à l’ONU, mettant tout leur poids pour que le pouvoir cambodgien leur fasse une place et pour bloquer le plus longtemps possible d’éventuels procès d’assassins génocidaires Khmers rouges ayant servi leurs intérêts.

Cela n’empêche pas les politiciens et les médias occidentaux de dénoncer périodiquement les crimes des Khmers rouges, en disant y voir la responsabilité d’un communisme avec lequel leur régime n’avait rien à voir.

Pierre LAFFITTE