Révolution allemande : la semaine sanglante de Berlin

17 Janvier 2019

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient sauvagement assassinés par les troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate allemand. Après avoir rallié la guerre impérialiste en 1914, pris la tête de la révolution en novembre 1918 pour mieux la trahir, les dirigeants socialistes faisaient massacrer ceux qui pouvaient la mener à la victoire.

Deux mois plus tôt, la révolution avait éclaté dans une Allemagne affamée et au bord de l’effondrement militaire. Le soulèvement des marins de la Baltique s’était étendu à tout le pays, qui s’était couvert de plus de 10 000 conseils d’ouvriers et de soldats. Faute de pouvoir l’arrêter, la direction du Parti social-démocrate avait pris alors la tête de la révolution.

Le SPD prend la tête du gouvernement

Dirigeant le gouvernement, rebaptisé Conseil des commissaires du peuple à l’image du gouvernement révolutionnaire en Russie, le social-démocrate Friedrich Ebert réussit à obtenir le pouvoir du congrès des conseils et à lui faire approuver le transfert du pouvoir à la future Assemblée nationale, dont l’élection fut fixée au 19 janvier.

Pour mener à bien la restauration du pouvoir de la bourgeoisie, le gouvernement devait désarmer le prolétariat. Dès son arrivée au pouvoir, Ebert fit installer une ligne directe avec le général Groener, l’homme de confiance de l’État-major. Mais, au contraire, la tentative de l’armée de disperser, le 24 décembre, la Division de marine installée au cœur de Berlin, provoqua une mobilisation populaire. Beaucoup prenaient conscience qu’en fait le gouvernement s’opposait à la révolution.

Le 1er janvier 1919, le Parti communiste d’Allemagne (KPD) était fondé à partir du groupe Spartakus de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Un nouveau parti, dirigé par des révolutionnaires connus, apparaissait pour offrir une direction aux masses en voie de radicalisation. Pour les partisans de l’ordre bourgeois, il n’était plus temps de tergiverser. Les régiments de retour du front fondaient dès leur arrivée dans les villes, transformées en chaudrons révolutionnaires. L’armée et le gouvernement constituèrent alors des troupes spécialement dressées pour écraser la révolution. Ces corps francs mêlaient officiers réactionnaires et soldats volontaires, mercenaires et fils de bourgeois enragés. Leur coordination était l’œuvre du nouveau ministre de l’Armée, le socialiste Noske, entré au gouvernement après le départ du Parti socialiste indépendant le 29 décembre. Il résuma sans détour sa fonction : « Il faut bien que quelqu’un fasse office de bourreau. »

Le gouvernement Ebert-Noske lança d’abord une vaste campagne de calomnies contre les spartakistes, traités de bandits, d’incendiaires, d’assassins, dans le but d’effrayer la petite bourgeoisie, de troubler les moins conscients et de chauffer à blanc les plus réactionnaires.

Comme le résuma Rosa Luxemburg : « On veut créer une atmosphère de pogrom et poignarder le mouvement spartakiste, avant qu’il n’ait eu la possibilité de faire connaître sa politique et ses objectif s aux masses. »

La révocation d’Eichhorn

La deuxième étape du plan du gouvernement était de provoquer une insurrection prématurée du prolétariat berlinois. Il fallait l’écraser avant que sa fraction la plus consciente ait réussi à entraîner les grandes masses, les travailleurs moins avancés, les ouvriers des petites villes ou les soldats qui estimaient la révolution terminée avec le retour à la paix et la perspective d’une Assemblée nationale.

Le 4 janvier, le gouvernement annonça la révocation du préfet de police de Berlin, Eichhorn. Socialiste indépendant, mis en place par la révolution, il s’était opposé aux tentatives de reprise en main de la ville par les militaires. La nouvelle provoqua le soir même des rassemblements d’ouvriers. Le lendemain, un dimanche, une manifestation de protestation en rassemblait plus de 100 000 en armes, à l’appel des organisations révolutionnaires. Le lundi, les masses, cette fois en grève, se réunirent à nouveau, occupant l’imprimerie du journal central du SPD ainsi que le siège du télégraphe et la préfecture de police.

Hésitations des révolutionnaires

Les représentants des spartakistes, ceux des socialistes indépendants et des délégués révolutionnaires qui avaient appelé les masses à la mobilisation se réunirent pour envisager la suite à donner. Le Comité révolutionnaire formé pour diriger le mouvement, dont faisait partie Karl Liebknecht, représentant les spartakistes, prit position pour la mise en place d’un gouvernement provisoire s’appuyant sur les conseils. Mais, dans les faits, aucune consigne claire ne fut donnée.

Noske, qui eut l’occasion de traverser la manifestation du 6 janvier, allait écrire plus tard : « Si les foules avaient eu à leur tête des chefs sachant exactement où ils allaient, elles se seraient rendues maîtresses de Berlin ». Mais si prendre le pouvoir à Berlin aurait sans doute été possible, le garder et l’étendre à l’échelle de l’Allemagne était encore largement prématuré pour les dirigeants du KPD, qui pouvaient craindre une Commune de Berlin isolée et écrasée.

Mais ils ne pouvaient déjà plus éviter l’affrontement. La lutte était engagée et les dirigeants du KPD allaient se battre avec le prolétariat berlinois.

La semaine sanglante

Les affrontements avec les troupes gouvernementales commencèrent dès le 6 janvier au soir. Le 8, les corps francs dirigés par Noske pénétraient dans la ville comme en territoire ennemi, utilisant canons, lance-flammes et mitrailleuses pour écraser les quelques milliers de révolutionnaires prêts à résister les armes à la main. La ville fut ensuite quadrillée et une véritable chasse aux révolutionnaires entreprise, quartier par quartier, accompagnée d’exécutions sommaires. Le 15 janvier, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient ainsi arrêtés puis assassinés.

Au cours des mois suivants, les corps francs allaient écraser l’un après l’autre les foyers révolutionnaires dans le pays. Cela ne signifiait pas pour autant la fin de la période révolutionnaire en Allemagne. Mais le Parti communiste allemand ne parvint jamais à surmonter véritablement la perte de ses principaux dirigeants. La défaite du prolétariat en Allemagne au début de 1919 allait laisser l’État soviétique en Russie livré à ses seules forces, face à l’assaut d’une coalition impérialiste de quatorze pays.

Dans un dernier article paru la veille de sa mort, Rosa Luxemburg analysait l’écrasement du prolétariat berlinois, « Un maillon des défaites historiques qui constituent la fierté et la force du socialisme international : Tous les demi-siècles, les gardiens de l’ordre lancent ainsi dans un des foyers de la lutte mondiale leur bulletin de victoire. Et ces vainqueurs qui exultent ne s’aperçoivent pas qu’un “ordre” qui a besoin d’être maintenu périodiquement par de sanglantes hécatombes, va inéluctablement à sa perte. »

Karl Liebknecht concluait de son côté : « Les vaincus de la semaine sanglante de janvier ont supporté glorieusement l’épreuve ; ils ont combattu pour un idéal grandiose, pour les buts les plus nobles que connaisse l’humanité souffrante, pour le salut moral et matériel des masses dans le besoin (...). Les vaincus d’aujourd’hui seront vainqueurs demain. »

Gilles BOTI