Italie : Battisti livré à Salvini

17 Janvier 2019

Le gouvernement brésilien a annoncé samedi 12 janvier la capture de Cesare Battisti en Bolivie. Accusé de quatre meurtres en Italie à la fin des années 1970, cet ancien militant d’extrême gauche était en fuite depuis la signature d’un accord d’extradition, en décembre 2018, par le prédécesseur de Bolsonaro.

Au Brésil, le fils du prési­dent ultraréactionnaire a annoncé que « le “petit cadeau” va arriver » à destination de Salvini, ministre de l’Intérieur d’extrême droite du gouvernement italien. Celui-ci s’est quant à lui exclamé : « La belle vie, c’est terminé pour les assassins communistes. » Et, pour rester dans le personnage du flic intraitable, il a endossé une veste de police pour assister en personne à l’arrivée de Battisti sur les pistes d’un aéroport romain, lundi 14 janvier.

Les quatre homicides dont Battisti est accusé ont eu lieu pendant la période des « années de plomb ». Après les luttes étudiantes et ouvrières du Mai rampant italien, les années 1970 s’étaient ouvertes sur des attentats meurtriers. Ceux-ci étaient l’œuvre de l’extrême droite, partisane de ce qui fut appelé la stratégie de la tension. C’est avec la complicité d’une partie de l’appareil d’État que des néofascistes purent commettre ces attentats, tout en les attribuant à l’extrême gauche. Ce fut le cas de l’attentat de décembre 1969 dans une banque de Milan, qui fit douze morts et quatre-vingt-dix blessés, puis de la bombe placée sur le parcours d’une manifestation ouvrière à Brescia, qui fit six morts et des dizaines de blessés en 1974, et de celle qui explosa dans un train trois mois plus tard, tuant seize personnes. En 1980, une bombe placée à la gare de Bologne allait faire 85 morts. Cette fraction de l’extrême droite et ceux qui l’appuyaient au sein de l’État voulaient créer un climat de violence et d’insécurité, qu’ils pensaient favorable à l’instauration d’une dictature.

C’est dans ce contexte qu’émergea à l’extrême gauche un courant se revendiquant de la lutte armée. Des dizaines de groupes autonomes s’en revendiquaient, sous des formes diverses. Certains passèrent à l’acte, avec des attentats ciblés contre des personnalités, des politiciens, des hauts fonctionnaires ou des grands patrons, mais aussi avec des vols à main armée baptisés expropriations prolétariennes. Confrontés à une période de reflux de la combativité, certains militants pensaient remplacer l’action collective des travailleurs par des coups d’éclat individuels. Ce fut non seulement vain mais contre-productif : ils se coupèrent de la classe ouvrière et offrirent en prime un prétexte au pouvoir pour durcir la répression.

La justice d’exception devint la norme en Italie pendant cette période. Elle condamna durement les militants d’extrême gauche, même lorsqu’ils n’étaient pas eux-mêmes auteurs d’actions violentes, tandis que les auteurs des attentats de masse d’extrême droite bénéficiaient d’une évidente clémence des tribunaux, acquittés faute de preuves, condamnés à des peines symboliques, ou tout simplement introuvables.

Le cas de Cesare Battisti s’inscrit dans cette histoire. Il faisait partie de PAC (Prolétaires armés pour le communisme), l’un des nombreux groupes qui prônaient la lutte armée, mais s’affirme innocent des quatre meurtres qui lui sont attribués par des repentis. Eux-mêmes arrêtés pour des actions armées, ceux-ci obtenaient des réductions de peine importantes en échange d’aveux permettant d’autres arrestations. C’est ainsi que de nombreuses condamnations furent prononcées durant cette période, y compris en l’absence de toute preuve matérielle. C’est le cas de Cesare Battisti et de bien d’autres qui, dans ces conditions, ont préféré chercher refuge à l’étranger plutôt que de se soumettre à une telle justice. Battisti, tout en reconnaissant l’erreur de cette politique dite de lutte armée, n’avait pas voulu devenir un de ces repentis dénonçant les autres. Il avait trouvé refuge en France, grâce à Mitterrand, qui estimait lui-même devoir aider à dépasser cette triste période en accueillant un certain nombre d’exilés politiques italiens. Mais Battisti avait dû quitter la France après la venue de gouvernements plus à droite. Il en fut de même pour d’autres pays, le dernier en date étant le Brésil.

Quarante ans après les faits, en s’acharnant sur Battisti, le problème de Salvini n’est évidemment pas de faire justice. Dans la continuité de ses propos brutaux et de sa politique ignoble contre les migrants, Salvini a trouvé dans les exilés des années de plomb une nouvelle cible lui permettant de faire des phrases sur la grandeur de l’Italie et de jouer à l’homme à poigne inflexible contre tous ceux qu’il désigne comme des criminels et des fauteurs de trouble. La justice que Salvini prétend mettre en œuvre est en réalité la réaction la plus odieuse.

Nadia CANTALE