Tunisie : huit ans plus tard, la même situation révoltante

02 Janvier 2019

En Tunisie, dans la nuit du 24 au 25 décembre presque huit ans jour pour jour après le suicide par le feu du marchand ambulant Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid, un autre trentenaire s’est immolé à Kasserine.

Dans un message vidéo, le journaliste et chômeur Abdel Razzak Zorghi a fait part juste avant son suicide de son insupportable sentiment d’injustice, partagé par la majorité des jeunes de sa région, le gouvernorat de Kasserine. Sans salaire depuis des mois, il a ainsi témoigné qu’il avait « pendant huit ans tenté de trouver un travail […] Quand on descend dans la rue, pour demander du travail, on nous répond “terrorisme” […] Vous oubliez les chômeurs et vous engagez ceux qui ont des ressources et de l’argent. Il y a des gens qui n’ont rien. Il y a des régions marginalisées et affamées ».

Dans cette région frontalière de l’Algérie, une des plus pauvres du pays, le taux de chômage atteint officiellement 25 ou 30 %. Les rares emplois sont attribués au piston, aux fils et filles d’officiels et de cadres de l’administration ou des entreprises étatiques. Malgré l’obligation scolaire, nombre d’adolescents quittent l’école pour travailler aux champs, couper l’alfa avec les parents. Aides et services sociaux sont rares et « l’économie de la frontière », incluant trafic et contrebande de médicaments (moins chers en Algérie), carburant et produits de première nécessité, constitue souvent la principale ressource.

Les raisons profondes qui ont motivé la révolte de janvier 2011 sont toujours là, malgré le départ du dictateur Ben Ali : la disparité entre la région côtière et les gouvernorats de l’ouest, ainsi que la banlieue pauvre de Tunis, signifiant chômage endémique et misère pour la population. Beaucoup ont le sentiment que leur situation s’est même détériorée depuis quelques années, les manifestations et les affrontements récurrents avec la police en témoignent. Un récent rapport de la Cour des comptes conclut lui-même à « une mauvaise utilisation des ressources publiques, une baisse des prestations et une mauvaise gouvernance », insistant sur ce que chacun sait, la corruption dans divers secteurs publics et le favoritisme dans le recrutement. Même le Premier ministre Youssef Chahed a jugé utile de déclarer « qu’entre la corruption et la Tunisie, [il a] choisi la Tunisie ».

L’indifférence du président Essebsi et du gouvernement, la persistance de politiciens bénalistes dans les allées du pouvoir, l’inflation en hausse et la baisse du dinar, les pénuries, d’eau, de lait, de médicaments, bien des aspects de la vie de la population pauvre poussent les jeunes à la révolte mais aussi les travailleurs à la grève pour des hausses de salaire. Une journée de grève générale dans la fonction publique est d’ailleurs programmée courant janvier.

Viviane LAFONT