Il y a 90 ans : Colombie décembre 1928, le massacre des travailleurs des bananeraies

02 Janvier 2019

La Chiquita est une compagnie nord-américaine qui produit et commercialise des bananes récoltées dans plusieurs pays d’Amérique latine. Avant 1989, elle s’appelait United Fruit et son histoire est riche en méfaits divers depuis l’exploitation à bas prix du travail de salariés jusqu’à leur massacre lorsque ceux-ci revendiquent leur droit à une vie plus digne. Ce fut le cas le 6 décembre 1928, en Colombie, quand des grévistes furent massacrés par l’armée colombienne, à la botte de United Fruit.

Le « massacre des bananeraies », appelé aussi massacre de Santa Marta, a eu lieu dans la ville de Ciénaga, au nord de la Colombie. La compagnie américaine y exploite alors 25 000 travailleurs, dont 5 000 directement et 20 000 sous-traitants. Ces travailleurs se répartissent entre les bananeraies et la gestion des voies ferrées et des ports car tout, ou presque, appartient à United Fruit. Les travailleurs sont rémunérés en partie en bons d’achat, les « vales », utilisables uniquement dans des magasins de United Fruit, qui vend cher des produits importés des États-Unis par les mêmes bateaux exportant les bananes.

Ces années 1920 sont des années de grande combativité ouvrière. Des syndicats sont formés, ainsi qu’une coopérative ouvrière qui tente de concurrencer les magasins de United Fruit. Un Parti socialiste révolutionnaire se développe aussi qui, en 1930, va devenir le Parti communiste. Mais en avril 1928, le gouvernement conservateur, aux ordres de United Fruit, frappe. Plusieurs responsables syndicaux sont arrêtés. Le gouvernement de Miguel Abadía Méndez promulgue une loi qui rend illégales les revendications des travailleurs. Il y gagne le surnom de « marionnette du capitalisme américain ».

Le 28 octobre, les travailleurs répliquent en adressant à United Fruit leurs revendications : augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail, reconnaissance des droits syndicaux, fin des bons d’achat et fermeture des magasins de United Fruit. Les travailleurs ont le soutien des commerçants étranglés par le monopole de United Fruit.

Le 12 novembre, la grève commence. 12 000 travailleurs y participent. Les commerçants alimentent les grévistes. Le gouvernement et l’Église catholique veulent n’y voir que la « subversion bolchévique ». Le 13 novembre, une armée, commandée par le général Carlos Cortés Vargas, prend position. Le 5 décembre, 4 000 travailleurs se regroupent à la gare de Ciénaga. Le gouvernement déclare l’état d’urgence et donne pleins pouvoirs au général. La nuit suivante, la troupe tire sur les travailleurs dans la gare. Deux dirigeants de la grève, Bernardino Guerrero et Erasmo Coronel, sont parmi les tués. Dans son roman Cent ans de solitude, Gabriel García Márquez rapporte que des trains emportent les corps des ouvriers tués vers la mer pour les y jeter… Selon le général, il n’y a que neuf morts, mais l’ambassadeur des États-Unis reprend le chiffre de United Fruit : mille morts !

La répression met alors fin à la grève et United Fruit pousse son avantage en imposant une forte réduction des salaires. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le 18 juillet 1929, Jorge Eliécer Gaitán, dirigeant du Parti libéral qui tente alors de capter le mécontentement ouvrier, se rend sur place. Il rencontre une centaine de personnes, ouvriers ou habitants, photographie les cadavres laissés sans sépulture et constate à Ciénaga les dégâts causés par l’armée mais qu’elle a attribués aux grévistes. À son retour à Bogotá, il dénonce le massacre, le gouvernement et l’armée. Cela déclenche un débat qui conduit à la libération de grévistes emprisonnés et à une reconnaissance des veuves et des orphelins des ouvriers assassinés. Gaitán y gagne une réputation de défenseur des travailleurs.

Plus tard, pendant la campagne présidentielle de 1948, le même Gaitán allait être assassiné par des tueurs au service des possédants. Ce fut le début d’une longue période de guerre civile, restée dans l’histoire du pays comme l’époque de « la Violence ». Pour les possédants, la manière la plus simple de régler les problèmes était d’éliminer les travailleurs combatifs ; une politique que les multinationales n’ont jamais cessé de pratiquer dans ce pays contre les militants ouvriers. Cela s’appelle en Colombie « l’assassinat sélectif ». Entre 1991 et 2007, 2 400 syndicalistes y ont laissé la vie, soit 150 par an.

Jacques FONTENOY