La Réunion : révolte contre l’injustice sociale

28 Novembre 2018

Mardi 27 novembre, pendant que Macron, en majesté, maniait le verbe creux sur l’avenir de la planète, les gendarmes tentaient de déloger les barrages à La Réunion, à coups de grenades lacrymogènes, pour faire place nette avant l’arrivée de la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, qui devait venir écouter tout le monde. C’était une pure provocation, puisque tous les soirs la plupart des barrages sont levés à partir de 18 heures.

Depuis le 17 novembre, les barrages des gilets jaunes se sont non seulement maintenus mais intensifiés. Plusieurs dizaines de barrages tenus de l’aube au crépuscule sont des lieux d’échange, de discussion, de prise de parole et de conscience.

Inégalités criantes

Dans ce département, les racines de la colère sont profondes. Près d’un Réunionnais sur quatre est au chômage, un sur trois entre 18 et 29 ans.

Si, en France métropolitaine, 14 % de la population vit sous le seuil de pauvreté situé à 1 015 euros par mois pour une personne seule, à La Réunion ce pourcentage est de 40 %.

Les prix à la consommation sont en moyenne 10,6 % supérieurs à ceux appliqués dans l’Hexagone, selon les données de l’Insee en 2017. En outre, l’inflation y est également plus forte.

À ces données quantifiables s’ajoutent bien des frustrations, dans lesquelles la pauvreté se mêle à l’origine sociale et à la couleur de la peau, toutes données occultées par la publicité sur une idyllique société arc-en-ciel.

Toutes les catégories sociales écrasées

Le grand capital impose sa loi de fer au fonctionnement d’une société insulaire entièrement orientée vers la satisfaction des profits des gros actionnaires et des banquiers.

Les petites entreprises, les artisans et les petits commerçants, de plus en plus étranglés, finissent par demander grâce. Dans le mouvement des gilets jaunes, avec la bannière tricolore et la Marseillaise, ils revendiquent des baisses de charges, avec l’espoir illusoire de restaurer des marges largement confisquées par les banques et la concurrence des grands groupes capitalistes. Le mouvement a surpris tout le monde, et la méfiance affichée par les gilets jaunes sur les barrages à l’encontre des politiques et des syndicalistes a fait que ces derniers se sont pour un temps maintenus à distance.

Mais dès que, face à l’importance de la mobilisation, il a été question de tractations avec le préfet et avec la ministre, les représentants professionnels sont sortis d’un hypocrite et très bref silence pour revendiquer l’indemnisation des pertes subies du fait des blocages et la prise en compte de leurs divers vœux de défiscalisation. Dans la foulée, les plus honnis des politiques se sont mis en scène, comme le maire du Tampon ouvrant aux gilets jaunes un conseil municipal extraordinaire, la maire de la Possession se prévalant de communications directes avec la ministre, etc.

Ainsi, après une semaine de crise sociale, seuls les syndicats de travailleurs ne s’étaient pas exprimés, paralysés par la crainte de milieux socialement hostiles. Mais en fait, dès le début, bien des salariés, syndiqués ou non, se sont rendus sur les barrages en dehors de leurs heures de travail, tôt le matin, ou le soir. Ils y ont confronté leurs idées, échangé leurs expériences, profité d’un moment rare où l’on voit du monde sortir de l’isolement social et où on se sent appartenir à un mouvement. Cela a fini par mettre en porte-à-faux les dirigeants syndicaux. L’intersyndicale du BTP, suivie par d’autres corporations, dont les dockers, a apporté son soutien au mouvement. Certains, comme la CGTR commerce, ont appelé à la grève mercredi 28 novembre pour faire valoir les revendications ouvrières.

Mercredi 28 novembre, la ministre a été passablement chahutée à son arrivée. Cette journée sera-t-elle un tournant ? En tout cas, le préfet et le gouvernement agitent la carotte et le bâton, déstabilisés par un mouvement qu’ils n’avaient pas anticipé. Ils lancent les gendarmes et les gendarmes mobiles à l’assaut des barrages, pour une démonstration de force et une provocation. Même un Ehpad accueillant 80 personnes âgées a reçu des grenades lacrymogènes. Cela n’a pas peu contribué à faire monter d’un cran la colère, et il n’est pas dit que quelques paroles de ministre suffisent à la faire retomber.

Émile GRONDIN