Grande-Bretagne : les intérêts du capital sont saufs

21 Novembre 2018

Il était inévitable que la publication de l’accord de divorce entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne (UE), le 15 novembre, déclenche une nouvelle tempête dans la classe politique britannique, et cela n’a pas manqué.

À peine le contenu de cet accord sur le Brexit avait-il été porté à la connaissance du gouvernement que quatre de ses membres démissionnaient, dont Dominique Raab, le ministre titulaire du portefeuille du Brexit. Quatre autres de leurs collègues ont suivi le mouvement depuis, portant ainsi à plus d’une vingtaine le nombre des ministres qui auront lâché Theresa May en autant de mois de négociations. En même temps, le Groupe de recherche sur l’Europe, la faction la plus virulente des partisans d’un Brexit dur parmi les députés conservateurs, lançait une procédure destinée à déclencher un vote de censure contre May par son propre parti, ce qui la contraindrait à démissionner.

Cela veut-il dire pour autant que les 585 pages de cet accord contiennent de réelles nouveautés ? En fait, non, si ce n’est que ses clauses qui, jusqu’alors, faisaient l’objet de toutes sortes de spéculations et de surenchères politiciennes, se trouvent désormais figées dans un texte définitif qui doit être soumis à l’approbation du sommet de l’UE prévu pour le 25 novembre.

Continuité avant tout pour les affaires

Mais sur quoi porte cet accord ? Essentiellement sur deux choses : d’un côté, sur le solde des engagements financiers pris par la Grande-Bretagne en tant que membre de l’UE et, d’autre part, sur le cadre dans lequel se dérouleront les négociations à venir sur ses futurs rapports commerciaux avec l’UE. La montagne a donc accouché d’une souris : ces vingt mois de négociations auront avant tout servi à... préparer d’autres négociations qui promettent d’être au moins aussi longues et, très probablement, aussi riches en surenchères nationalistes au sein de la classe politique.

Mais surtout, cet accord donne aux grandes entreprises ce qu’elles réclamaient : des délais prévisibles et extensibles. En effet, après le 29 mars 2019, date à laquelle le Brexit est censé prendre effet, s’ouvrira une première période transitoire de quinze mois, pendant laquelle... rien ne changera, hormis le fait que la Grande-Bretagne, n’étant plus membre de l’UE, ne sera plus représentée dans ses diverses instances. Pour le reste, la libre circulation des marchandises et des personnes continuera à s’appliquer en Grande-Bretagne, tout comme l’ensemble de la législation européenne.

Si, à l’issue de cette première transition, en juillet 2020, les négociations prévues n’ont pas conduit à un traité commercial, l’UE et la Grande-Bretagne pourront décider d’un commun accord de prolonger la période de transition dans les mêmes conditions, jusqu’à une date butoir qui reste à déterminer : Theresa May a parlé de 2022, mais la date précise doit être ajoutée à l’accord par le sommet européen du 25 novembre.

Enfin, au cas où aucun traité ne serait conclu pour cette date butoir, une solution de repli est d’ores et déjà prévue pour une période indéfinie, jusqu’à ce que les deux parties y mettent un terme d’un commun accord. Durant cette période, le commerce des marchandises entre la Grande-Bretagne et l’UE resterait libre de droits de douane, sous réserve que les nouvelles directives adoptées par l’UE concernant ces marchandises soient reproduites dans la législation britannique.

Il est vrai que durant cette ultime période transitoire les services financiers cesseraient de bénéficier de leur accès actuel au Marché unique. Mais cela fait longtemps que les grandes entreprises de la finance opérant à partir de Londres ont commencé à prendre leurs dispositions. Les géants de la banque ont déjà renforcé leur présence sur le continent pour éviter toute discontinuité dans leur accès au marché financier européen. La Bourse de Londres elle-même vient de transférer à Milan la gestion d’une grande partie de ses transactions en euros. Quant aux géants de l’assurance, ils ont tous désormais des filiales installées à Dublin, pour gérer les contrats souscrits par leurs clients basés dans l’UE.

Autant dire que ces vingt mois de négociations auront servi avant tout à une chose : quoi qu’il arrive, le grand capital – britannique, européen et international – aura tout le temps nécessaire pour prendre ses dispositions afin de préserver ses profits. Ce n’est pas pour rien que les membres du CBI, le Medef britannique, ont fait une ovation à Theresa May à leur congrès annuel, le 19 novembre.

La classe ouvrière face à la note du Brexit

Si les intérêts du capital sont protégés, il n’en va pas de même de ceux des travailleurs. Dans son discours au congrès du CBI, Theresa May n’a pas manqué de déclarer : « Il ne sera plus question pour les citoyens de l’UE de passer avant les ingénieurs de Sydney ou les programmeurs de Delhi, indépendamment de leurs compétences. » Ce type de langage est devenu monnaie courante dans le discours officiel, pour faire pièce à la surenchère xénophobe de ses rivaux partisans d’un Brexit dur.

Qu’importe que tout cela ne soit qu’un tissu de mensonges ! Par exemple, si au cours de l’année écoulée des centaines de médecins recrutés en Inde par la Santé publique se sont vu refuser un visa pour venir prendre leur poste en Grande-Bretagne, cela n’avait rien à voir avec son appartenance à l’UE. C’était la conséquence des restrictions de plus en plus drastiques à l’immigration introduites par Theresa May elle-même, en tant que ministre de l’Intérieur des gouvernements conservateurs précédents.

Mais ce qu’il y a de plus hypocrite dans cette démagogie c’est que, sans les millions d’immigrés non qualifiés de l’UE venus travailler en Grande-Bretagne, des pans entiers de l’économie auraient tout simplement cessé de fonctionner, que ce soit des services publics comme la santé et l’aide aux personnes âgées, ou des secteurs privés comme le bâtiment et l’automobile !

Hier, cette démagogie xénophobe adoptée par la classe politique pour couvrir ses attaques systématiques contre les classes populaires dans la crise avait produit le Brexit. Et aujourd’hui, elle se trouve recyclée, pour masquer une offensive contre l’ensemble de la classe ouvrière.

Car même si les intérêts du capital sont protégés pour l’instant, les grandes entreprises profitent déjà du prétexte que leur offre le Brexit pour renforcer le rapport de force en leur faveur, anticipant ainsi sur les menaces que la crise fait peser sur leurs profits. C’est cette offensive que reflètent, entre autres, les licenciements et les mesures de chômage technique qui se multiplient dans l’automobile et les industries qui lui sont liées, les dernières en date étant la fermeture d’une usine Michelin en Écosse et l’annonce par PSA de la fermeture probable de l’une des trois unités de production de sa filiale britannique, Vauxhall.

Au cours des années qui ont conduit à la situation actuelle, la classe ouvrière britannique n’a jamais eu l’occasion de répondre, en mettant en avant ses intérêts de classe, aux flots de démagogie nauséabonde qui envahissaient la scène politique britannique. Aujourd’hui, face à l’offensive antiouvrière qui prend forme et à la surenchère nationaliste et xénophobe qui l’accompagne, une telle réponse est plus que jamais nécessaire.

François ROULEAU