Grande-Bretagne : une manifestation réussie, mais une impasse pour les travailleurs

24 Octobre 2018

La manifestation nationale organisée à Londres samedi 20 octobre, pour exiger un « Vote du Peuple » sur la sortie du pays de l’Union européenne, aura été un succès incontestable. Des centaines de milliers de manifestants venus de tout le pays (570 000 selon les organisateurs) ont paralysé le centre de la capitale pendant des heures, ce que l’on n’avait pas vu depuis la grande manifestation de février 2003 contre l’envoi des troupes britanniques en Irak par le gouvernement de Tony Blair.

À l’origine de cette mobilisation se trouve un groupe de parlementaires en vue, appartenant à tous les partis représentés au Parlement, y compris d’ailleurs au Parti conservateur de Theresa May. Cherchant à tirer profit du mécontentement croissant qui se manifestait dans les sondages contre la politique de May, ils ont lancé, en mai dernier, une campagne pour un « Vote du Peuple », c’est-à-dire pour la tenue d’un deuxième référendum, cette fois sur le type de Brexit que le gouvernement May mettra en œuvre, au terme des marchandages interminables qu’il mène depuis près de deux ans avec les représentants de l’UE.

Cette campagne a rapidement reçu le soutien de nombreuses personnalités du spectacle, des arts, du sport et des médias, et surtout celui d’une partie de la grande presse écrite. Et, en s’appuyant sur tout un réseau d’associations locales et nationales, cette campagne a pris la forme d’une sorte de « mouvement citoyen » à l’anglaise, présenté par ses promoteurs comme un « mouvement de la base », indépendant de la classe politique et des partis traditionnels.

Mais évidemment, il n’est pas question pour ses promoteurs de se placer sur un autre terrain que celui sur lequel se place May elle-même. Leurs thèmes favoris sont ceux de l’« intérêt national » et de la « défense de l’économie », c’est-à-dire des entreprises britanniques, face aux menaces que les conséquences du chaos prévisible du Brexit fait peser sur leurs profits.

Il n’était donc pas question non plus de laisser s’exprimer dans le cadre de cette manifestation, le mécontentement et les inquiétudes de la population laborieuse. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si la plupart des nombreux syndicats ayant pris position en faveur de ce « Vote du Peuple » s’étaient abstenus d’appeler à défiler.

Et c’est ainsi que dans une manifestation censée exprimer le mécontentement de « la base » face à la politique de May, les revendications sociales des travailleurs ont été pratiquement absentes. Il n’y avait guère de banderoles contre les licenciements en chaîne dans la grande distribution, la montée de la précarité, ou encore les menaces sur l’emploi que les géants de l’automobile justifient par l’imminence du Brexit. Et il n’y avait guère que des placards isolés dénonçant le climat xénophobe envers les travailleurs étrangers entretenu par le gouvernement May, ou encore sa politique d’austérité qui n’en finit plus d’asphyxier des services publics aussi vitaux que celui de la santé, du logement ou de l’aide sociale aux plus démunis. En fait, si parmi tous ces manifestants il y avait bien sûr des travailleurs, ils étaient noyés sous les flots d’une petite bourgeoisie libérale qu’inquiète la perspective de perdre un peu de son confort du fait des contre-coups économiques du Brexit.

Cette manifestation aura-t-elle un effet quelconque sur l’avenir du Brexit ? On peut en douter. Tout au plus permettra-t-elle à ses promoteurs, ou à d’autres, comme le leader travailliste Jeremy Corbyn, de se placer dans la compétition pour la succession de May, en peaufinant leur image de négociateurs de rechange, prêts à arriver avec l’UE à un « bon » accord qui soit plus conforme aux souhaits du capital britannique.

En tout cas, la classe ouvrière britannique n’a rien à attendre de ces gens-là, ni de leurs référendums illusoires. Depuis le vote sur le Brexit, en 2016, elle est en butte à une intensification de l’offensive antiouvrière qu’elle subit depuis le début de la crise, cette fois sous prétexte de l’imminence du Brexit. Et si la manifestation du 20 octobre illustre quelque chose, c’est bien le fait qu’en Grande-Bretagne comme en France, il manque à la classe ouvrière un parti prêt à représenter ses intérêts politiques, à prendre la tête de ses luttes et à lui offrir comme perspective d’en finir avec ce système capitaliste pourrissant qui, comme l’illustrent chacun à leur façon la crise actuelle et le Brexit, est tout juste capable de faire reculer l’ensemble de la société.

François ROULEAU