Mexique : 2 octobre 1968, le massacre de la place des Trois-Cultures

10 Octobre 2018

Le 2 octobre 1968, place des Trois-Cultures, dans le quartier de Tlatelolco de la capitale mexicaine, à 18 h 10, un hélicoptère lançait des feux de Bengale verts. C’était le signal pour lancer l’attaque de l’armée et de policiers en civil contre un meeting d’étudiants en grève qui rassemblait 10 000 personnes.

La place fut verrouillée par des tanks. Les soldats marchèrent vers le rassemblement en tirant au revolver, au fusil, à la mitrailleuse et au bazooka. Des centaines de jeunes, mais aussi des enfants et des riverains y laissèrent la vie. Des milliers furent blessés, arrêtés et emprisonnés cette nuit-là et les jours suivants.

La place des Trois-Cultures réunit des ruines aztèques, une église franciscaine et des immeubles d’habitation, d’où son nom. Le régime, ce jour-là, en fit une souricière. En plus des soldats opérant sur le parvis, les policiers en civil présents portaient un gant blanc à la main pour que les militaires les reconnaissent. Ils occupaient les toits et des étages des résidences, d’où ils tiraient eux aussi. Malgré le gant blanc, les militaires et eux se tirèrent parfois les uns sur les autres. Le gouvernement fit passer ces policiers pour des étudiants armés, justifiant ainsi l’intensité de la répression.

Personne sur la place n’était préparé à ce carnage. Les feux de Bengale furent pris pour le début d’un feu d’artifice. Quand les tirs commencèrent, un orateur lança : « Ne courez pas, ce sont des balles à blanc. » Puis ce fut la panique. Les dirigeants présents du comité national de grève des étudiants furent arrêtés et emmenés dans un camp militaire, puis en prison. Ceux qui cherchèrent refuge dans l’église de la place trouvèrent porte close.

« On veut la révolution ! »

Le Mexique était présidé par Gustavo Diaz Ordaz, un anticommuniste viscéral qui entendait mettre fin à une contestation étudiante qui durait depuis la fin juin et attirait la sympathie d’ouvriers et d’habitants des quartiers populaires. Les étudiants criaient : « On ne veut pas les JO, on veut la révolution ! » mais, pour le gouvernement, les jeux Olympiques prévus quelques jours plus tard devaient se tenir coûte que coûte.

L’État mexicain, dirigé par un parti unique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et soutenu par la bureaucratie des syndicats officiels, avait l’habitude de répondre manu militari à toutes les oppositions, ouvrière, paysanne ou étudiante.

Depuis 1950, un article du Code pénal permettait de criminaliser toute opposition. Furent ainsi réprimées les tentatives des mineurs et des enseignants de se donner des syndicats indépendants, la grève générale des cheminots de 1958-1959, celle des médecins et infirmières de 1964 et des mouvements étudiants. En 1962, des soldats assassinèrent un dirigeant paysan, émule de Zapata, Ruben Jaramillo, avec sa famille. En 1967, les hommes de main des producteurs de copra tirèrent sur 800 paysans désarmés. Ces opérations répressives remplissaient les prisons d’opposants. Le plus connu était Demetrio Vallejo, dirigeant de la grève des cheminots, qui avait été condamné à douze ans de prison.

Le mouvement étudiant, influencé par le castrisme, le maoïsme ou le trotskysme, était politisé. Il cherchait à entraîner la population dans le mouvement contre le régime dictatorial du PRI. Une de ses revendications était la libération des prisonniers politiques.

Une répression violente

Le 30 juin 1968, des soldats avaient défoncé au bazooka la porte d’un collège. Face à cette intrusion, le recteur avait mis en berne le drapeau national. Les policiers avaient récidivé au cours du mois de juillet et il y eut des affrontements violents. Le 1er août, le recteur prenait la tête d’une manifestation de 50 000 étudiants contre la répression policière. Les grandes facultés, UNAM, Institut polytechnique et d’autres, furent occupées. Des brigades d’étudiants allèrent dans les rues et sur les marchés exiger la démission des chefs de la police, la dissolution de la police antiémeute et la suppression de l’article de loi de 1950.

Le 5 août, le 13 août, le 27 août, le 13 septembre, les étudiants avaient organisé des marches en direction du Zocalo, la grande place publique du palais présidentiel ; un sanctuaire où les protestations n’étaient pas bienvenues. La première marche y amena 250 000 manifestants et les autres jusqu’à 600 000 personnes. Une partie grandissante de la population regardait vers ces étudiants qui exprimaient leur aspiration à une société plus égalitaire et libre, à l’opposé de ce qu’était le Mexique sous le gouvernement du PRI.

Celui-ci décida de reprendre le contrôle par une répression féroce. Les arrestations remplirent les prisons. Les soldats multiplièrent les humiliations, faisant se déshabiller les prisonniers et les frappant sans raison. Mieux valait ne pas avoir sa carte d’étudiant. Les hôpitaux et les cliniques se remplirent de blessés et de cadavres. Médecins et infirmières purent constater les conséquences de l’acharnement militaire en voyant arriver des femmes enceintes éventrées par des balles explosives et des enfants tués à la baïonnette.

Après le massacre du 2 octobre, Diaz Ordaz et son ministre de l’Intérieur Luis Echeverria imposèrent un black-out sur la répression. On ne sait toujours pas aujourd’hui combien il y eut de morts, de blessés, de disparus. Ni Diaz Ordaz ni Echevarria ne furent poursuivis pour leurs crimes. Ce dernier reçut même une promotion, puisqu’il devint président de 1970 à 1976. Ce massacre, agréé par Washington, en annonçait d’autres qui allaient frapper les opposants dans toute l’Amérique latine, les années suivantes.

Les jeux Olympiques de Mexico d’octobre 1968 ne sont pas restés célèbres pour les performances sportives, mais bien pour le massacre des étudiants en grève qui a permis leur tenue. Quelques jours plus tard, il s’y ajouta le salut lancé par les athlètes Noirs américains levant le poing sur le podium en signe de solidarité avec les exploités de leur pays. Leur geste montrait aussi, à tous ceux qui au Mexique étaient visés par la répression, qu’ils n’étaient pas seuls. Deux événements inoubliables.

Jacques FONTENOY