Gare du Nord ou gare d’Auchan ?

29 Août 2018

Des esprits naïfs pensent encore qu’une gare est destinée à prendre le train. C’est une erreur considérable, du moins pour la SNCF et les requins de la finance et de l’immobilier. Pour ceux-ci la gare d’une grande ville se doit d’être, avant toute considération bassement ferroviaire, un gigantesque centre commercial.

Le privilège de cette conversion a tout d’abord échu à la gare Saint-Lazare, totalement relookée en 2012. La salle des pas perdus n’a pas été perdue pour tout le monde, puisque le groupe Klepierre, géant de l’immobilier de commerce, a obtenu la gestion des 80 boutiques et des 11 000 m² du site. Dès la première année, celles-ci généraient un chiffre d’affaires de 14 500 euros par m². La gare Montparnasse, elle, est tombée dans l’escarcelle de Altarea Cogedim, avec 130 commerces qui ouvriront d’ici à 2020 sur une surface de 19 000 m².

Il restait le morceau de choix : la gare du Nord. Pensez donc : la première gare d’Europe voit défiler 700 000 voyageurs chaque jour, non seulement des banlieusards pressés et fatigués mais aussi des touristes venus de toute l’Europe du Nord. Mais quel gâchis, puisqu’ils déambulent encore trop souvent de façon totalement improductive entre leur train et le métro sans acheter une cravate ou un tailleur.

Des commerces ont bien été installés dans la gare depuis de nombreuses années, mais de façon encore modeste. Le projet qui vient d’être adopté par la SNCF va totalement repenser la gare du Nord pour la dédier toute entière au dieu commerce.

Qu’on en juge : la gare va tripler de taille. Au total les espaces commerciaux vont passer de 10 000 à 50 000 m². L’important, savent les analystes, ce sont les « flux ». Eh bien les voyageurs vont être servis. Un nouveau terminal départ sera installé au premier étage quand les arrivées, elles, auront lieu de plain-pied.

Cela comprendra une galerie commerciale, passage obligé de 300 mètres de long sur 18, pour accéder aux trains. Il faut dire que les files d’attente aux Eurostar, avec le Brexit et la réintroduction des contrôles douaniers, risquent encore de s’allonger. Mais une zone duty-free récompensera la patience du voyageur.

Ces travaux pha- raoniques doivent coûter 600 millions d’euros et être achevés en 2023, avant les Jeux olympiques. Cela ne changera rien à la grisaille du sous-sol réservé aux trains de banlieue où pas un banc n’existe pour les usagers quotidiens du RER. Mais cela fera le bonheur de Ceetrus, la foncière du groupe Auchan, qui a obtenu la concession pour quarante ans et 66 % des parts de la société d’économie mixte créée pour l’occasion avec la SNCF.

Évidemment, il faut faire de la place aux marchands du temple. Cela a déjà commencé. Récemment, il existait encore deux espaces accessibles de guichets grandes lignes pour les nombreux usagers qui, chose incroyable, veulent pouvoir acheter ou modifier leur billet de train en gare. Le premier a été supprimé pour céder la place à un fast-food, le deuxième à un Monoprix. Cela correspondait à trente postes de cheminots.

Ces guichets ont maintenant été déplacés tout au fond de la gare. Quand les usagers finissent par les trouver, ils doivent faire une file interminable, car il n’y a plus que treize postes, souvent non tenus faute d’effectifs. Inutile de préciser qu’ils sont tentés de déverser leur colère sur les cheminots rescapés de cette purge.

Pour les dirigeants de la SNCF, c’est le principal défaut des usagers des gares : ils s’obstinent à vouloir arriver à leur train le plus vite possible. La SNCF et ses acolytes financiers, font pourtant ce qu’il faut pour les convaincre qu’ils ont tort.

Christian BERNAC