Colombie : la droite remporte la présidentielle

20 Juin 2018

Le 17 juin a eu lieu le second tour de l’élection présidentielle en Colombie. Le candidat de la droite, Ivan Duque, l’a emporté avec 53,9 % des voix contre son challenger, Gustavo Petro, le candidat du parti Colombie humaine. Mais, avec 41,8 % des voix, celui-ci a eu le meilleur résultat obtenu par un candidat de gauche à une élection présidentielle colombienne.

Avocat, économiste passé par la Banque interaméricaine de développement et l’ONU, Ivan Duque s’est lancé en politique il y a quatre ans. Ex-sénateur, il était le candidat du Centre démocratique, le parti mal nommé de l’ex-président Alvaro Uribe, qui régna d’une main de fer sur la Colombie de 2002 à 2010. Duque est considéré comme le pantin d’Uribe mais le président sortant, Juan Manuel Santos, l’était aussi, avant qu’il ne trahisse son mentor, partisan de la « guerre totale », en lançant le processus de paix avec la guérilla des Farc qui a conduit au désarmement de 7 000 guérilleros et à leur réinsertion dans la société civile.

Soutenu par le clan Uribe, les partis chrétiens et les Églises évangélistes et tout ce que le pays compte de réactionnaires, Duque a fait campagne contre ce processus de paix, présenté comme trop favorable aux Farc et pas assez à leurs victimes. C’était laisser de côté le fait que 500 ex-Farc sont en prison, parmi lesquels le dirigeant Jesus Santrich. Négociateur des accords, il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international de la DEA, l’agence anti-drogue des États-Unis, pour trafic de drogue, ce qu’il récuse, lui qui aurait dû être réinséré comme député.

Le nouvel élu doit maintenant tenir compte du poids de l’opposition rangée derrière Petro, dont il a repris une partie du discours, dénonçant en paroles corruption et clientélisme. Mais il défend aussi la liberté d’entreprendre et participe, comme toute la droite, à l’hystérie antichaviste. Il reste ainsi dans le sillage d’Uribe, qui n’a cessé de faire porter aux Farc la responsabilité de cinquante et quelques années de guerre civile, des 260 000 morts et des sept millions de personnes déplacées, alors que la plus large part en revenait à l’armée et aux paramilitaires. Pour Uribe, c’était une façon de masquer des liens, bien réels, avec les paramilitaires et même des narcotrafiquants. Les paramilitaires, officiellement dissous, poursuivent d’ailleurs leurs exactions. Entre le 1er janvier 2016, date de la signature des accords de paix, et le 14 mai 2018, 385 militants des droits de l’homme, syndicalistes, leaders paysans et une cinquantaine de membres des Farc ont été assassinés.

La campagne de Gustavo Petro a soulevé des enthousiasmes mais aussi fait naître des illusions. Ex-guérillero du M19, Mouvement du 19 avril, une guérilla qui a rendu les armes à la fin des années 1980, il fut élu député en 1991 mais, menacé de mort, il s’exila quatre ans. Sénateur il y a dix ans, il fut le principal opposant d’Uribe, dénonçant la corruption et le soutien des paramilitaires aux élus de droite des deux Chambres. Il protesta aussi contre des assassinats de jeunes gens pauvres, que les paramilitaires habillaient ensuite en combattants des Farc, pour justifier la politique d’Uribe. Petro a échoué à la présidentielle de 2010 mais est devenu maire de la capitale, Bogota, en 2012, où il a mené une politique sociale un peu favorable aux classes populaires, dénoncée par la droite.

La société colombienne reste très partagée sur le processus de paix avec les Farc. Leur intégration n’est pas terminée mais, dans certaines régions, elle a porté ses fruits et des ex-combattants ont redonné vie à des villages. Aujourd’hui, une grande partie de la population appréhende de rebasculer dans la guerre civile. Lors du référendum de 2016, qui devait approuver les accords de paix, le non l’avait emporté, mais on avait vu aussi descendre dans la rue des partisans du processus de paix, qui a pu continuer.

Jusqu’où ira la révision des accords de paix qu’annonce Duque ? Une chose est sûre, le sort et l’avenir des ouvriers et paysans, pris entre deux feux, qui ont payé le prix du sang pendant la guerre civile, est le cadet de ses soucis. Sortir le quart des 48 millions d’habitants du pays de la pauvreté où ils sont plongés, augmenter les salaires de misère des travailleurs, ce n’est pas son problème. Duque voudra renforcer, avec l’appui des États-Unis, la position des possédants, des grands propriétaires et des multinationales qui pillent le pays.

Ceux qui, en votant Petro, ont voulu s’opposer à une telle politique, s’ils ne peuvent plus le faire dans les urnes, devront le faire dans la rue.

Jacques FONTENOY