Trump – Kim Jong-un : une rencontre symbolique et après ?

13 Juin 2018

Mardi 12 juin, prétendument en terrain neutre, à Singapour, le dirigeant des États-Unis, Donald Trump, a serré la main du dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-un. Cela n’était jamais arrivé entre chefs d’État de ces deux pays. Mais, au-delà du geste, presque rien de concret n’est sorti de cette rencontre, en tout cas officiellement.

La déclaration commune est très courte et ne comporte quasiment aucun engagement. Il y est essentiellement dit que « la Corée du Nord s’engage à travailler à une complète dénucléarisation de la péninsule coréenne » et que les deux pays « associeront leurs efforts pour bâtir un régime de paix durable et stable dans la péninsule ». Dans une conférence de presse qui a suivi, le président américain a rappelé que les sanctions imposées à la Corée du Nord ne cesseront que lorsque « la menace nucléaire sera complètement abandonnée ». Il n’a pas annoncé le retrait des 25 000 soldats américains présents en Corée du Sud, mais a seulement dit qu’il mettrait fin aux exercices militaires organisés avec ce pays.

On voit bien quels avantages Trump tire de la situation présente, imposant le leadership américain sur l’Asie du Nord aux autres protagonistes régionaux que sont la Chine, le Japon et la Russie. Rien ne garantit pour autant qu’il fera durablement le choix de rapports pacifiés avec la Corée du Nord.

En 1945, à peine sortie de près de quarante ans de colonisation par le Japon, la Corée a immédiatement été partagée en deux zones d’influence : celle des États-Unis au sud et celle de l’URSS au nord. Au sud, l’impérialisme américain matait les révoltes sociales en s’appuyant sur les anciens collaborateurs des colonisateurs japonais. Au nord, les militants nationalistes, à la tête desquels allait se retrouver rapidement Kim Il-sung, le grand-père de Kim Jong-un, mettaient en place une réforme agraire. En 1950, le discrédit du régime fantoche du Sud poussa ces nationalistes du Nord à tenter de réunifier l’ensemble du pays en menant une offensive militaire.

Celle-ci contraignit les troupes du Sud à se regrouper dans une enclave tout au sud du pays. Mais l’intervention militaire des États-Unis, une des plus importantes de la guerre froide, inversa le rapport des forces. Puis la Chine de Mao intervint elle aussi dans le conflit, du côté du Nord. Après trois années d’une guerre qui fit près de deux millions de victimes et dévasta toute la péninsule, celle-ci fut à nouveau partagée. Les États-Unis soutinrent alors militairement et financièrement une série de dictatures militaires au sud et organisèrent un embargo quasi total du Nord. Depuis 1953, l’isolement de la Corée du Nord est d’abord le fait de ce blocus américain, qui a duré encore plus longtemps que celui imposé par ce même impérialisme à un autre régime qui lui tenait tête, celui de Castro à Cuba.

La course à l’armement nucléaire dans laquelle le régime dictatorial nord-coréen s’est lancé depuis plusieurs dizaines d’années a été à la fois une sorte d’assurance-vie pour tenter de dissuader toute intervention militaire à son encontre et un moyen de négociation. Il y a dix ans, en contrepartie d’un arrêt de son programme nucléaire, le régime avait réussi à obtenir une levée très partielle des sanctions de l’ONU. Cette fois-ci, les rodomontades guerrières de Kim Jong-un, attisées par les répliques de Trump, avaient encore pour objectif d’arriver à une négociation.

Qu’est-ce que Kim Jong-un obtiendra vraiment de Donald Trump ? La Chine et la Corée du Sud seraient intéressées par un relâchement des sanctions économiques à l’encontre du Nord, qui possède des matières premières et une main-d’œuvre qualifiée très bon marché. Même dans ce cas, cela ne s’accompagnerait pas nécessairement d’une liberté de déplacement pour les populations du Nord, ni même pour celles du Sud qui souhaiteraient se rendre au Nord. Même la suppression de cette frontière hermétique qui sépare tout un peuple en deux est loin d’être à l’ordre du jour.

En fait, rien ne dit que les États-Unis souhaitent aller au-delà de quelques gestes de façade. Ils sont prêts aux revirements diplomatiques les plus brutaux, comme Trump le montre parfaitement. Quant à les justifier, ils ont toujours su le faire en en rendant responsable la Corée du Nord, qu’ils contribuent à maintenir depuis tant d’années dans le sous-développement, voire la misère.

Pierre ROYAN