Manœuvres contre la grève et résistance ouvrière

13 Juin 2018

Les accords de Grenelle, conclus le 27 mai 1968 entre syndicats et gouvernement, ne purent convaincre les travailleurs de retourner au travail.

Les appareils de la CGT et du PCF décidèrent alors de ne pas s’opposer de front à la volonté de lutte des travailleurs, en les laissant continuer la grève, mais sans chercher en aucune façon à imposer de nouvelles concessions aux patrons et au gouvernement. Trois jours plus tard, le 30 mai, le discours de De Gaulle annonçant qu’il restait à la barre et que des nouvelles élections législatives auraient lieu fin juin changea quelque peu la donne.

Tout pour la reprise

Cette fois, les deux appareils reprirent clairement leur rôle de gardiens de l’ordre social et allaient mettre tout leur poids dans la balance pour mettre fin à la grève. Krasucki, le numéro deux de la CGT, donnait le ton dès le 4 juin : « Les travailleurs n’ont aucune raison de prolonger une grève sans motifs. Les travailleurs qui ont obtenu satisfaction décideront la reprise du travail en bon ordre. » Pour Krasucki, cette « satisfaction » c’était, en tout et pour tout, le contenu des accords de Grenelle.

La collaboration à peine cachée entre le gouvernement et la CGT et le PCF s’engageait pour obtenir la reprise du travail. Vis-à-vis des militants, le prétexte avancé était qu’il fallait désormais préparer les élections pour mettre la gauche au pouvoir. Mais cet argument n’était pas très convaincant pour la masse des travailleurs. À partir de là, tous les moyens, les mensonges, la calomnie, les manœuvres en tout genre se déployèrent pour arracher la fin de la grève et la reprise du travail.

La première étape, menée conjointement par la CGT et le gouvernement, fut de mettre fin au blocage des raffineries, pour faire livrer l’essence aux stations-service, à sec jusque-là, et envoyer le maximum de gens sur les routes, histoire de montrer que la grève c’était du passé. La deuxième étape fut la remise en marche, à partir du 4 juin, des transports en commun, SNCF et RATP, sous la pression maximum de la CGT. Les responsables CGT tablèrent sur l’isolement des dépôts les uns par rapport aux autres et sur l’absence de contrôle des travailleurs sur la conduite de leur grève, pour obtenir la reprise à l’aide d’un mensonge grossier, déclarant aux travailleurs de chaque dépôt que les autres avaient déjà voté la reprise et qu’ils ne pouvaient donc pas continuer tout seuls.

La résistance ouvrière

Dans des entreprises où les travailleurs se montraient trop réticents à reprendre, la CGT pouvait se retirer de la grève et laisser les CRS envahir l’usine, y compris à l’aide de bulldozers, comme ils le firent à l’usine Roussel-Uclaf de Romainville, pour rétablir ce que le gouvernement appelait la « liberté du travail ».

Cette tactique, où la CGT appelait à la reprise et stigmatisait les « aventuristes gauchistes » en laissant ensuite la place aux CRS et gardes mobiles, fut marquée par deux tragédies.

À l’usine Renault de Flins, à partir du 6 juin, les CRS intervinrent contre les milliers d’ouvriers grévistes et ceux qui les soutenaient, dont une bonne partie de la population ouvrière de la région, menant une véritable chasse à l’homme à travers les champs alentour. Les victimes ouvrières et leurs soutiens étaient insultés dans L’Humanité. Ces affrontements aboutirent le 10 juin à ce qu’un jeune militant maoïste meure noyé dans la Seine.

En même temps, dans la plus grande usine du pays, à Peugeot Sochaux, la CGT, conjointement avec la direction, œuvrait pour faire reprendre le travail. Les travailleurs ne se laissant pas faire, elle organisa une manifestation à Montbéliard, pour les faire sortir de l’usine qu’ils occupaient et permettre à la direction d’en fermer les portes. Mais, les travailleurs l’ayant réinvestie, dans la nuit du lundi 11 juin, des milliers de CRS et gardes mobiles partirent à l’assaut de l’usine. Les ouvriers ne reculèrent pas et se défendirent pied à pied. Il y eut deux morts ouvriers, l’un tué par balle, et l’autre ayant reçu une grenade qui le fit tomber du haut d’un mur. La réaction de colère de toute la population ouvrière de la région fit que le gouvernement donna l’ordre de repli aux CRS, dont les cars étaient arrosés de pavés dans tous les villages où ils passaient. La direction, en urgence, signa un accord de fin de grève avec la CGT.

Le 12 juin au soir, l’Unef appela à des manifestations pour protester contre ces trois morts, victimes de la répression policière. À Paris, des dizaines de milliers de manifestants se rassemblèrent encore, mais immédiatement, sur ordre du gouvernement qui se sentait le vent en poupe, CRS, forces spéciales de la préfecture et gardes mobiles chargèrent avec la plus grande violence. Les affrontements se poursuivirent toute la nuit. Au matin, le gouvernement, au nom de la défense de l’ordre républicain, décréta la dissolution de toutes les organisations d’extrême gauche sans exception, réutilisant un décret de dissolution des ligues fascistes utilisé par le gouvernement de Front populaire en 1936.

La grève continue

Cependant, le 10 juin, on comptait encore 3,2 millions de grévistes dans le pays. La grève se prolongea au-delà de la mi-juin dans certaines entreprises, là où les travailleurs ne voulaient pas lâcher. Car, partout, des minorités importantes s’opposaient à la reprise du travail et à la liquidation de la grève prônée par les bureaucrates syndicaux. Des augmentations de 15, voire 20 % furent arrachées çà et là.

En tout cas, les travailleurs les plus combatifs purent voir et juger ce qu’était la politique de collaboration de classes du PCF et de la CGT.

Comme on pouvait s’y attendre, le mouvement apparaissant vaincu, les élections qui suivirent se traduisirent par un raz de marée du parti gaulliste et de la droite. Mais, même si les appareils avaient pu mettre fin à la grève, les travailleurs avaient repris conscience de leur force et le patronat lui aussi en avait bien conscience. Dans les mois et les années qui suivirent Mai-Juin 68, il y eut de très nombreuses grèves. Cette combativité retrouvée, ce nouveau rapport de force amenèrent dans les quatre ans qui suivirent des augmentations de salaire conséquentes, supérieures à celles obtenues en mai. Ils firent aussi que le patronat accorda nombre de concessions sur lesquelles les gouvernements successifs allaient mettre longtemps à revenir.

Enfin, des dizaines de milliers de jeunes travailleurs, et aussi de moins jeunes, de militants ouvriers écœurés par la politique du PCF et de la CGT, regardaient du côté des révolutionnaires, espérant voir naître un parti représentant vraiment leurs aspirations. Malheureusement, l’occasion allait être gâchée. Le problème de la création d’un véritable parti révolutionnaire reste entier aujourd’hui.

Paul SOREL