En Guerre, de Stephane Brizé : un film sur les ouvriers... sans les ouvriers

30 Mai 2018

Le film En Guerre de Stéphane Brizé affiche la louable intention de parler de la guerre de classe, celle que les patrons mènent aux ouvriers et à laquelle ceux-ci tentent de riposter. Et en effet le film dénonce sans complaisance la logique du système capitaliste, les licenciements « boursiers », l’arrogance et les pratiques patronales.

Malheureusement, si l’on y voit bien la guerre que le patronat mène aux travailleurs, on ne voit pas du tout la lutte de ces derniers. Le film ne montre que des chefs syndicalistes qui discutent, longuement, très longuement entre eux. Pour eux il y a d’un côté les « vendus », autrement dit les travailleurs qui « réclament un chèque », pour partir avec de l’argent, et de l’autre le point de vue d’un « pur », le syndicaliste CGT qui, lui, a déjà vendu ses camarades de travail en signant, comme les autres responsables syndicaux, un accord qui les a fait travailler plus en gagnant moins. On voit ce syndicaliste s’indigner que le patron ne respecte pas sa part de l’accord : la prétendue garantie de l’emploi. Mais le film ne remet pas en cause, bien au contraire, le comportement de ce bureaucrate qui ne veut pas « un chèque, mais du boulot ». Et ce n’est pas une fois, mais dix, vingt fois que Vincent Lindon, qui incarne ce dirigeant CGT, remet sur le tapis que tous ceux qui réclament un chèque sont des « vendus ». Le mieux serait-il que les ouvriers acceptent d’être licenciés sans réclamer un sou ?

On est loin de la réalité vécue par les travailleurs qui, dans de nombreuses entreprises, ont dû se battre pour ne pas être jetés à la rue comme des chiens, sans rien.

La seule fois où l’on voit des centaines d’ouvriers rassemblés est d’ailleurs quand le leader CGT, tout fier de lui, fait applaudir le bon patron français prêt à reprendre l’usine aux méchants Allemands. Le drame va alors se nouer car ceux-ci vont refuser de revendre leur usine à ce gentil patron.

L’ambition du réalisateur était de « montrer de l’intérieur » et « d’expliquer » les réactions des travailleurs confrontés à la fermeture de leur usine. Mais il n’a su que relayer une vision condescendante, sinon méprisante, des travailleurs, grands absents d’un film où personne ne se préoccupe vraiment d’eux.

Paul SOREL