Du 13 mai à la grève générale

08 Mai 2018

La révolte étudiante du début mai 1968 mit à bas le mythe de l’État gaulliste fort et prétendument intouchable. Le PCF et la CGT avaient martelé cette légende depuis dix ans. C’est la jeunesse étudiante qui, les pavés à la main, montrait comment faire vaciller le régime. La leçon allait être entendue.

Les dirigeants du PCF, soucieux de montrer qu’ils pouvaient être un parti de gouvernement, tenaient à se montrer capables d’assurer la paix sociale grâce au contrôle qu’ils exerçaient sur la classe ouvrière. Le PCF et de la CGT firent tout pour faire barrage à la sympathie qui se manifestait envers cette jeunesse en révolte. Mais, dans les usines ou chez soi, on suivait le mouvement avec passion sur les radios RTL et Europe n° 1.

À Paris comme en province, on voyait de plus en plus de jeunes travailleurs rallier les manifestations étudiantes, enthousiasmés qu’ils étaient par leur courage et leur détermination. Et c’est eux d’ailleurs qui, quelque temps plus tard, firent pénétrer le mouvement dans les usines.

La journée qui fit tout basculer fut celle du vendredi 10 mai à Paris, avec son déferlement de violence policière. Tout le pays avait suivi pendant la nuit les événements. L’indignation contre le pouvoir était générale. En une semaine, le climat politique et social, l’état d’esprit de millions de gens étaient bouleversés du tout au tout. On parlait politique dans la rue, les bistrots, partout.

Le 13 mai et la grève générale

Les confédérations syndicales se sentirent obligées de proposer immédiatement une rencontre aux leaders du mouvement étudiant et appelèrent en commun pour le lundi 13 mai à une journée de grève générale et de manifestations dans tout le pays. L’immense majorité des travailleurs apprit la nouvelle par la radio pendant le week-end et, sans aucune préparation, la grève fut totale. À Paris, des centaines de milliers de manifestants remplirent les rues de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau. Des millions de travailleurs défilèrent dans le pays. C’étaient avant tout des manifestations politiques contre le pouvoir gaulliste. Les slogans repris étaient : « À bas l’État policier », « 58-68 : dix ans ça suffit » et surtout « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ».

Le succès de cette grève générale et l’ampleur des manifestations galvanisèrent des millions de travailleurs et, loin de les calmer, leur donnèrent l’envie d’en découdre avec le pouvoir. Ce sont les jeunes ouvriers, présents dans les multitudes d’usines, qui démarrèrent la grève.

Dès le lendemain du 13 mai, ceux de l’usine Sud-Aviation, dans la banlieue de Nantes, refusèrent de reprendre le travail et entraînèrent toute l’usine dans la grève avec occupation, séquestrant le directeur pour quinze jours. Cette nouvelle servit d’exemple à des milliers d’autres jeunes ouvriers qui souvent, à quelques dizaines, se répandirent dans les ateliers pour entraîner leurs camarades dans la grève. C’est ainsi que la grève démarra spontanément, sans mot d’ordre ni programme, dans toute une série d’usines, dont les usines Renault de Cléon, Le Mans, Flins, et enfin le jeudi 16 mai, à Billancourt qui comptait des dizaines de milliers de travailleurs.

La CGT généralise la grève pour mieux la contrôler

Le mouvement paraissait irrésistible et promis à gagner une grande partie de la classe ouvrière. Conscients du danger, les dirigeants du PCF et de la CGT changèrent de tactique. Il ne fut plus question de s’opposer au mouvement, comme ils l’avaient fait chez les étudiants. Ils craignaient, s’ils s’obstinaient dans ce sens, de se couper radicalement d’une partie des travailleurs, comme cela s’était passé chez les étudiants. Dès le vendredi 17 mai, les responsables reçurent la consigne de se porter partout à la tête des grèves et de faire cadenasser les usines pour les protéger, non d’une quelconque agression, mais de la contamination des idées propagées par les étudiants. Pendant le week-end, la consigne fut : prendre l’initiative de mettre les entreprises en grève en demandant aux travailleurs de rentrer chez eux, afin de laisser aux petites équipes syndicales le soin d’occuper et surtout de tout décider.

De toute façon, les directions syndicales n’eurent pas trop de mal à prendre ou à reprendre le contrôle des grèves. Les jeunes ouvriers, même dans les usines où ils avaient pris l’initiative de lancer la grève, ne disputaient pas la direction aux syndicats, même quand ceux-ci étaient plus que réticents au mouvement. Pour eux, ce qui comptait était de lancer la grève, symbolisée partout par le drapeau rouge qui flottait sur les usines.

Dans les faits, ce furent la CGT et le PCF qui, avec la volonté d’avoir un contrôle absolu sur le mouvement, le généralisèrent à tout le pays et à toutes les professions, dans un climat où les travailleurs n’attendaient que cela. Le problème est qu’il n’existait pas dans les usines, à de rares exceptions près, de noyau révolutionnaire capable de disputer aux responsables syndicaux la direction du mouvement.

Au plus fort de celui-ci, il y eut 10 millions de grévistes dans le pays, trois fois plus qu’en 1936. Bien des catégories peu ou pas syndiquées se lancèrent dans la grève, bien au-delà de la classe ouvrière : les artistes de théâtre et de cinéma, les footballeurs, les journalistes et les salariés de la radio et de la télévision publiques. Dans le pays, il n’y eut ni métro, ni trains, ni aucun transport public, pas plus que d’essence dans les stations-service.

En Juin 36 les travailleurs remettaient en cause la propriété des bourgeois, qui se demandaient s’ils allaient leur rendre leurs usines. En Mai 68, des millions de travailleurs firent la grève chez eux. Mais il y avait dans tout le pays une atmosphère festive et l’envie de discuter de tout, de la société et de la possibilité de la changer. Dans tous les quartiers, les villes, grandes ou petites, les gens se regroupaient, se parlaient, confrontaient leurs points de vue. Dans bien des endroits, c’était un véritable forum permanent. C’est bien pourquoi les jeunes ouvriers, plutôt que de rester enfermés dans les usines, préféraient aller voir ce qui se passait dehors, attirés par le mouvement étudiant et ses idées révolutionnaires.

Le problème est que ces idées restèrent le plus souvent en dehors des usines, où les appareils bureaucratiques faisaient la loi. La CGT et le PCF, ultramajoritaires dans la classe ouvrière, avaient ouvert les vannes et tout fait pour généraliser la grève et ainsi la contrôler, mais ce n’était certes pas pour faire du mal à la bourgeoisie.

Le programme revendicatif mis en avant par la CGT fut extrêmement vague : « Réduction de la durée du travail, augmentation des salaires, véritable politique de l’emploi », sans avancer aucun chiffre ! Il était bien loin de ce qui était adopté dans les usines ou les bureaux : pas de salaire inférieur à 1 000 francs, une augmentation de 200 francs pour tous, (soit près de 25 % pour la majorité des ouvriers), l’échelle mobile des salaires et le retour immédiat aux 40 heures.

À peine quelques jours après la généralisation de la grève, des pourparlers secrets allaient commencer entre la CGT et le gouvernement, pour aboutir le 25 mai à la comédie des négociations de Grenelle. Mais en finir avec la grève n’allait pas être si simple. Et ce n’est pas tant la détermination des grévistes qui allait faire défaut qu’un parti capable de proposer une politique alternative au bradage de cette grève massive et enthousiaste.

Paul SOREL