La révolte étudiante

02 Mai 2018

L’année 1968 fut marquée par des mouvements de révolte d’une large fraction de la jeunesse étudiante de plusieurs pays : États-Unis, Japon, Allemagne, Mexique, Sénégal ou encore Tchécoslovaquie. Les raisons du mécontentement de cette jeunesse étaient multiples. En France, comme ailleurs dans le monde, et en premier lieu aux États-Unis, la guerre menée par l’impérialisme américain au Vietnam, la résistance acharnée du peuple vietnamien survenue après la vague de mouvements de décolonisation – seules six années séparent 1968 de la fin de la guerre d’Algérie – poussaient une fraction de cette jeunesse à contester les injustices, l’oppression et en fin de compte l’organisation de la société.

Une partie de la jeunesse étudiante, dont le nombre avait triplé en dix ans pour atteindre 500 000, prenait conscience du côté étriqué, conformiste de la société : enseignement conservateur, sélection dans les universités, majorité à 21 ans, séparation des sexes imposée dans les établissements scolaires et jusque dans les cités universitaires. En mars 1967 à Nanterre, l’interdiction pour les étudiants d’entrer dans les cités des étudiantes provoqua les premiers affrontements avec la police.

Les débuts de la révolte

Un an plus tard, le 20 mars 1968, l’arrestation à Nanterre de militants opposés à la guerre du Vietnam entraîna l’occupation de la tour d’administration, sous l’impulsion de Daniel Cohn-Bendit, qui n’était pas encore ce défenseur du capitalisme qu’il est devenu. Cet étudiant anarchiste fut un des initiateurs du Mouvement du 22 mars et devint le symbole de la révolte étudiante et de Mai 68.

Durant les semaines suivantes, les affrontements avec les organisations d’extrême droite comme Occident, qui parlaient de faire la chasse à la « vermine bolchevique », se multiplièrent. Début mai, le doyen de la faculté de Nanterre, Pierre Grappin, en prit prétexte pour ordonner la fermeture de Nanterre et l’intervention des CRS et gendarmes mobiles, mettant le feu aux poudres.

De Nanterre, l’agitation se déplaça à la Sorbonne où, le 3 mai, des centaines d’étudiants se retrouvèrent pour un meeting de solidarité avec les étudiants de Nanterre. L’ordre fut donné de faire évacuer cette faculté hautement symbolique, et les forces de police se massèrent dans tout le Quartier latin. Les affrontements commencèrent alors avec la police, pavés contre matraques, pour ne se terminer que tard dans la soirée. On compta des dizaines de blessés, et 600 interpellations. Douze étudiants « meneurs » furent condamnés : quatre à deux mois de prison ferme, huit autres à de la prison avec sursis, ce qui ne fit que renforcer la colère des étudiants.

Le 6 mai, la manifestation organisée au Quartier latin aux cris de « Libérez nos camarades » fut de nouveau chargée par la police. Les manifestations, regroupant aussi des jeunes travailleurs, se succédèrent jusqu’au 10 mai. C’était le pouvoir de De Gaulle, sa police et sa justice, qui étaient contestés. La brutalité de la répression policière, loin de décourager les manifestants, les fit descendre toujours plus nombreux dans la rue.

La « nuit des barricades »

Le 10 mai, une manifestation fut organisée en fin de journée. Des dizaines de milliers d’étudiants, mais aussi de lycéens, ce qui était nouveau, se dirigèrent de la place Denfert-Rochereau au Quartier latin bouclé par la police. Contre les charges des CRS, les barricades apparurent un peu partout dans le quartier. Mais ni ces charges ni les matraques de la police ne firent reculer les manifestants. Les affrontements de plus en plus violents avec la police se prolongèrent jusqu’au lendemain matin. Le 11 mai, le bilan était de 367 blessés graves et de 720 blessés légers.

Ces événements tranchaient avec ce qui se passait jusque-là dans les manifestations très encadrées par le PCF et la CGT. Alibi commode pour justifier leur attitude, ces organisations alors puissantes expliquaient que de Gaulle était un « pouvoir fort », renforçant dans l’esprit des travailleurs et de l’opinion de gauche l’impression d’impuissance face au gouvernement, à sa police, et face au patronat.

Au début de l’agitation étudiante, le PCF se montra ouvertement et violemment hostile. Il fustigeait les « enragés de Nanterre », qualifiait les manifestants de provocateurs. Georges Marchais, membre de la direction du PCF, déclarait : « Ces faux révolutionnaires doivent être énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes. » Les travailleurs devaient par-dessus tout se méfier de ces « fils à papa », et de leurs dirigeants, tel Cohn-Bendit, qualifié d’« anarchiste allemand ». Ces calomnies détournèrent du PCF une partie de la jeunesse, qui s’intéressa alors à l’extrême gauche.

La sympathie à l’égard de ce mouvement allait grandissant dans la population, en particulier dans la classe ouvrière. La brutalité de la répression, surtout de celle de « la nuit des barricades », avait provoqué une émotion considérable dans tout le pays. La population avait suivi en direct les événements retransmis en direct par Radio Luxembourg et Europe numéro 1, qui n’étaient pas sous la tutelle du pouvoir comme l’était l’ORTF.

À cette contestation étudiante contre le pouvoir de De Gaulle s’ajouta un mécontentent qui gagna les entreprises. La détermination des manifestants fut perçue comme un encouragement, ébranlant cette idée largement répandue par le PCF et la CGT qu’une contestation sérieuse de cet « État fort » n’était pas possible.

Les confédérations syndicales, CGT en tête, se sentirent obligées de lancer le 11 mai, le lendemain de la « nuit des barricades », un appel à une journée de grève générale pour le lundi 13 mai, assorti d’un appel à une manifestation. Dans l’esprit des dirigeants syndicaux, cette journée avait pour but de calmer l’effervescence qui commençait à se développer dans les entreprises. Mais cette journée du 13 mai connut un succès impressionnant, tant par la participation à la grève que par la participation à la manifestation, prélude à une puissante vague gréviste qui allait finir par paralyser toute l’activité économique du pays.

La redécouverte des idées révolutionnaires

La révolte de la jeunesse étudiante avait été l’étincelle. Durant les semaines suivantes, parallèlement à la grève, Paris, et surtout la Sorbonne et le Quartier latin, connut un bouillonnement d’initiatives, d’idées. Des centaines de milliers d’étudiants, de lycéens, mais aussi de travailleurs, de jeunes et de moins jeunes, se réunissaient pour discuter de tout, pour refaire le monde. Des milliers de discussions se déclenchaient devant une affiche, au cours d’un meeting, ou même au coin d’une rue. Toute une partie de cette jeunesse, pas seulement les étudiants, mais aussi les jeunes travailleurs, découvraient les idées révolutionnaires. Ils découvraient avec la grève la force que représente la classe ouvrière quand elle est en mouvement.

L’issue du mouvement allait doucher les espérances de ceux qui s’étaient mobilisés, les dirigeants des partis de gauche s’engouffrant dans le piège mis en place par de Gaulle avec la tenue d’élections législatives. La grève fut bradée, mais restèrent l’expérience et les leçons de ce mouvement, qui marqua toute une génération.

Aline RETESSE