Arménie : quelle “Révolution de velours” ?

02 Mai 2018

Ayant débuté mi-avril, des manifestations ont abouti à ce que Serge Sarkissian, qui avait été dix ans durant président de l’Arménie, quitte le poste de Premier ministre qu’il venait de se faire octroyer par le Parlement. En changeant juste de fauteuil, il pensait profiter du même tour de passe-passe qui avait si bien réussi en son temps à son protecteur russe, Poutine.

Il se serait donné l’image d’un démocrate n’effectuant que deux mandats présidentiels consécutifs, et respectant la Constitution à la lettre, tout en se réservant de pouvoir revenir à la tête de l’État lors de la prochaine présidentielle.

Si cela a réussi à Poutine, Sarkissian semble être tombé sur os, avec une population qui en a plus qu’assez du régime actuel. D’où des manifestations répétées de dizaines de milliers de personnes, des chiffres impressionnants pour ce pays du Caucase ex-soviétique dont la population est de 3 millions d’habitants.

Officiellement, 30 % d’entre eux vivent dans la pauvreté. Le pays a perdu presque toute son industrie lors du dépeçage de l’Union soviétique. Les gens au pouvoir et des margoulins y ont fait main basse sur tout ce qu’ils pouvaient piller, tandis que des groupes occidentaux raflaient les entreprises agro-alimentaires. Et une partie de la population se voit contrainte d’émigrer, quand le salaire minimum est de 115 dollars et la pension de retraite moyenne de 85 dollars. Encore, ces chiffres officiels sont ceux de 2017, une année de relative croissance après des décennies d’appauvrissement.

Ces sacrifices ont longtemps été justifiés par les impératifs de la défense face à l’Azerbaïdjan. Les deux pays sont sur le pied de guerre depuis que l’Arménie a, lors du démembrement de l’URSS, rattaché à elle le Haut-Karabakh (peuplé surtout d’Arméniens mais relevant de l’Azerbaïdjan) et depuis qu’elle a coupé l’Azerbaïdjan de sa province du Nakhitchevan. Même avec la Géorgie voisine, elle aussi ex-soviétique, la situation est tendue. En effet la fin de l’URSS a fait qu’une minorité arménienne se trouve maintenant sous autorité de l’État géorgien, qui n’apprécie pas sa volonté de maintenir une certaine autonomie, comme du temps de l’URSS. Et il le fait payer à l’Arménie en n’ouvrant qu’un seul poste frontière routier avec elle, par où doit transiter la quasi-totalité des produits de première nécessité qu’importe l’Arménie.

Ce petit pays enclavé dépend de la Russie pour sa protection militaire, de sa diaspora aux États-Unis pour l’envoi de devises, de la douane de Géorgie, et d’équipes dirigeantes qui vivent dans l’opulence. Comment la population pourrait-elle ne pas vouloir en finir avec sa pauvreté et la corruption des gens au pouvoir ?

C’est en lui promettant cela, que le leader de l’opposition, Nikol Pachinian, a fait descendre des foules dans la rue. Malgré des tractations qui semblaient sur le point d’aboutir avec le parti de l’ex-président, majoritaire au Parlement, il n’est pas garanti que les choses se passent comme Pachinian l’espérait, car ceux qui accaparaient jusqu’alors la mangeoire étatique ne sont pas pressés même de la partager.

Quant à ce que la population peut en espérer, c’est une autre affaire. Rappelons-nous ce qui s’est passé, il y a quatre ans, en Ukraine. Là-bas aussi, la population voulait en finir avec la misère et un pouvoir corrompu : des dirigeants ont changé, mais sans que s’améliore le sort des classes populaires, bien au contraire. Et il y a tout lieu de penser que, si elle l’emporte à Erevan, la prétendue « révolution de velours » n’annonce un avenir velouté que pour Pachinian, les politiciens qui le soutiennent et les nantis, mais pas pour le reste de la population. En tout cas, c’est le pari que font certains privilégiés arméniens : que tout change, pour que rien ne change...

Pierre LAFFITTE