Rwanda : l’État français a du sang sur les mains

25 Avril 2018

Vingt-quatre ans après le génocide du Rwanda, et malgré quelques articles parus dans la presse, le voile est encore loin d’être levé sur les responsabilités des autorités françaises dans ce massacre qui fit un million de morts.

Le génocide organisé à partir d’avril 1994 par l’État rwandais contre les Tutsis et les opposants au régime ne fut pas le fruit d’une explosion de haine soudaine. Au contraire, la dictature en place avait préparé ces massacres depuis des mois, voire des années, à travers une propagande raciste systématique et en organisant des milices armées pour tuer.

Mais pour le gouvernement français de l’époque, où Balladur était le Premier ministre de Mitterrand, Juppé le ministre des Affaires étrangères et auquel participaient aussi Villepin et Sarkozy, il fallait soutenir le pouvoir en place.

Depuis 1974, la France avait remplacé la Belgique comme puissance tutélaire du Rwanda. L’armée rwandaise fut alors formée, équipée et soutenue par l’armée française.

À partir de la fin des années 1980, la dictature de Juvénal Habyarimana fut ébranlée par la lutte armée du Front patriotique rwandais (FPR), représentant l’opposition et en particulier les membres de l’ethnie tutsi réfugiés à l’étranger. Pour se maintenir au pouvoir, le régime s’appuyant sur l’ethnie hutu renforça sa démagogie antitutsis, propageant un racisme haineux. La France accompagna cette évolution. Elle ne pouvait pas méconnaître les massacres, qui commencèrent dès 1993, parallèlement à l’avancée du FPR dans le pays.

Le 6 avril 1994, l’attentat contre l’avion d’Habyarimana déclencha le coup d’État des plus extrémistes du régime et le génocide. Les militaires et les conseillers français étaient sur place. C’est même dans les salons de l’ambassade de France que fut formé ce nouveau gouvernement génocidaire. L’armée française laissa faire les massacres, dont ils avaient formé et armé les coupables.

Le pouvoir français tenait à soutenir jusqu’au bout son allié, car il voyait dans une victoire du FPR un succès pour les Anglo-Saxons, selon les termes en usage chez les gouvernants. C’est par souci de défendre son influence et donc les profits de ses capitalistes qu’il se fit le complice de ce génocide.

Quand la victoire du FPR devint évidente, Mitterrand et Balladur décidèrent d’envoyer encore des soldats pour protéger les génocidaires, en leur permettant de fuir vers le Zaïre voisin. Ce fut l’opération Turquoise. Les miliciens, les ministres, bourgmestres et autres bourreaux furent évacués au milieu de foules hutus apeurées par une propagande leur présentant l’arrivée du FPR comme leur mort certaine. Des camps de réfugiés dirigés par des génocidaires armés virent le jour au Kivu. Cela aboutit à une déstabilisation de la région et à une guerre qui dure depuis et qui a fait des millions de morts. Depuis toutes ces années, les gouvernements successifs en France n’ont eu de cesse de nier leur rôle et leurs responsabilités.

Dans le livre La fin du silence, écrit récemment par un ancien officier français sur sa participation à l’opération Turquoise, celui-ci raconte comment l’armée a continué à armer les génocidaires en les protégeant. Il évoque aussi comment des officiers ont empêché des soldats de venir au secours de réfugiés tutsis pourchassés. Mais il ne fait là que revenir sur des épisodes qui ont été largement connus, certes pas grâce aux autorités françaises.

Un journal comme Le Monde s’est servi de ce livre pour feindre de vouloir faire la lumière sur la politique menée à l’époque. En 1994, ce même journal niait l’existence d’un génocide et reprenait toute la propagande du gouvernement français, y compris dans sa version raciste, consistant à assimiler le génocide à une guerre entre ethnies rivales. Tout comme il est vrai la majorité de la presse française d’alors, Le Monde justifiait l’opération Turquoise, renvoyant dos à dos les génocidaires et le FPR, comparé au régime khmer rouge, alors que pas un mot n’était écrit contre la dictature extrémiste de Kigali. Quand ce journal feint de découvrir, au bout de vingt-quatre ans, que « le rôle de la France, (…) est loin d’avoir été clair pendant les massacres », il est bien représentatif de la façon dont les hommes de la bourgeoisie française voudraient continuer à cacher leurs responsabilités.

Marion AJAR