Russie : campagne électorale et répression

14 Mars 2018

La présidentielle russe du 18 mars devrait sans problème voir Poutine réélu. Les conséquences des crises de 2008 et 2014 ayant mis à mal ses promesses d’améliorer le sort de la population, celle-ci va-t-elle le manifester en s’abstenant d’aller voter ? De toute façon, les résultats annoncés n’auront que peu à voir avec la réalité, les autorités voulant faire de cette élection un plébiscite.

Pour cela, des candidats ont été interdits de scrutin. Le plus connu est l’avocat Navalny, un nationaliste xénophobe, que les médias occidentaux présentent comme un démocrate parce qu’il vante la libre entreprise. Mais il y a d’autres recalés du scrutin, telle Natalya Lissitsyna, une grutière que le Rot Front néostalinien voulait présenter.

Choisir qui incarne l’opposition aux élections est un art dans lequel le Kremlin a fini par exceller. Les compétiteurs qu’il agrée ne sont là que pour faire de la figuration. Pour écarter tout imprévu, ils n’ont eu droit à la télévision qu’en fin de campagne. Et bien sûr, ils n’ont pas eu accès aux « ressources administratives » que la machine de l’État met en œuvre pour son chef : moyens financiers quasi illimités, propagande permanente menée par les centaines de milliers de responsables des institutions à tous les niveaux.

Quant aux opérations de vote, elles sont bien rodées : les scrutateurs d’autres candidats seront tolérés, mais ne pourront empêcher qu’on bourre les urnes. Car les commissions électorales ont reçu des instructions chiffrées ; à elles de faire que les résultats proclamés correspondent à ceux décidés en haut lieu.

Les autorités se sont aussi employées à museler toute voix discordante, si faible soit-elle, qui aurait pu troubler la fête.

Militants arrêtés

En Crimée, elles ont tapé fort. Le 1er mars à Sébastopol, la police a arrêté le marxiste Ivan Markov et l’anarchiste Alexeï Chestakovitch. Quatre autres, que l’instruction veut aussi impliquer dans l’affaire d’un militant d’extrême gauche emprisonné depuis plus d’un mois, Evguéni Karakachev, ont été violemment perquisitionnés, et l’un d’eux torturé, par des policiers déchaînés et armés jusqu’aux dents.

N’ayant pu prouver qu’avoir republié une dénonciation du fondamentalisme religieux orthodoxe était un crime, la justice a dû relâcher Markov, puis Chestakovitch. Pour dérisoires que soient les accusations portées, ce que les juges reconnaissent, elles restent inquiétantes par ce qu’elles recouvrent.

Le site mondial d’information du Kremlin, Russia Today, en donne un aperçu. Sa rubrique « crimes » a relayé une fuite policière sur des « provocations que planifie un groupe d’anarchistes pour le jour de l’élection présidentielle » et a prétendu que l’enquête aurait découvert une « instruction sur l’implication de citoyens dans l’activité criminelle ».

Ce seraient donc des « extrémistes » selon le droit russe, un prétexte légal sous lequel le pouvoir réprime ses opposants actifs en tentant d’intimider leurs sympathisants.

Ainsi, la loi l’y obligeant, une des personnes arrêtées avait entrepris de déclarer un rassemblement qu’elle prévoyait avec pour sujet : « Le poste de président, un atavisme de la monarchie ». Mais accuser Poutine d’agir en monarque est un crime de lèse-majesté qui ne pouvait rester impuni. Surtout quand cela se passe en Crimée, cette terre qu’il a réunie à la mère-patrie en 2014, ce qui lui vaudrait, selon le Kremlin, la reconnaissance de la population locale.

Dans tout le pays, des militants sont poursuivis ou emprisonnés sous des accusations invraisemblables. Ainsi, un anarchiste connu pour ses prises de position antifascistes, Alexandre Koltchenko, est incarcéré depuis 2014 comme membre… d’un groupe néonazi ukrainien ! Quant à l’ouvrier communiste Valéri Bolchakov, que la police persécutait du temps de la Crimée ukrainienne, il continue de l’être dans celle de Poutine par les mêmes enquêteurs. Et ils n’ont pas perdu la main. Lors des perquisitions du 1er mars, ils ont saisi, outre des livres de Trotsky et de Guevara, des archives politiques sur les années 1980-1990, de la correspondance politique et des papiers personnels.

La police « normale » n’est pas en reste. Le 7 novembre, elle a voulu interdire au parti dit communiste, le KPRF, de célébrer le centenaire d’Octobre 1917 en Crimée. Il affiche pourtant sa loyauté sans faille au système affairiste et au chef de la bureaucratie russe. Et il le prouve encore en présentant un homme d’affaires à la présidentielle, ou en ne disant rien quand le parti du Kremlin présente sur ses listes législatives une monarchiste déclarée, ce qui garantit à cette dernière de devenir le premier député monarchiste dans l’histoire de la Fédération de Russie.

Répression syndicale

Là où le régime ne tolère pas la moindre opposition, c’est dans tout ce qui touche à la classe ouvrière.

En Russie, à côté de syndicats ouvertement inféodés aux directions, il en existe d’autres, peu nombreux, dits indépendants. En janvier, un tribunal a interdit d’activité officielle l’un d’eux, le MPRA, créé en 2006 et tourné initialement vers l’automobile. D’autres juges venant de confirmer sa délégalisation, le MPRA a fait appel devant la Cour suprême.

Le pouvoir lui reproche d’être un agent de l’étranger, car il est aidé par des syndicats européens. Il lui reproche aussi de faire de la politique, car il a soutenu le mouvement des routiers, qui refusaient de payer une taxe dont le principal bénéficiaire aurait été un proche de Poutine, et celui des médecins hospitaliers refusant des suppressions de postes massives et des salaires dérisoires.

Circonstance aggravante pour les juges : ce syndicat a réussi à s’implanter à Togliatti chez Avtovaz (dont Renault a pris le contrôle), à Vsevolojsk (près de Saint-Pétersbourg) chez Ford et dans les usines Volkswagen, PSA+Mitsubishi, Benteler de Kalouga, une ville proche de Moscou dont le Kremlin veut faire une vitrine de l’automobile, afin d’y attirer les constructeurs étrangers.

Le MPRA, qui a mené quelques grèves, demande aussi que l’indexation des salaires sur le coût de la vie figure dans le Code du travail. Alors, certains de ses animateurs ont été tabassés, menacés « d’avoir un accident », licenciés. Les autorités ont aussi obtenu que les instances du syndicat écartent des organisateurs trop actifs au profit de représentants plus mesurés.

En fait, les autorités reprochent au MPRA d’exister. Elles le traitent d’agent de l’étranger. Mais, en le réprimant comme tel, elles agissent bien en fondés de pouvoir du capital automobile européen, japonais et américain !

En cela, bien sûr, elles se rendent service à elles-mêmes. Car la caste parasitaire qui gouverne la Russie craint comme la peste toute forme d’organisation politique ou même syndicale dans les entreprises.

Pierre LAFFITTE