Corée : deux populations otages de la politique américaine

14 Février 2018

Il y a encore quelques semaines les médias présentaient la guerre nucléaire dans la péninsule coréenne comme imminente. Et voilà que lors de la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques d’hiver en Corée du Sud, les athlètes des deux Corées ont défilé unis sous un même drapeau.

Ces jeux sont en réalité une occasion pour les gouvernements des deux Corées de tenter d’apaiser la tension guerrière que les dirigeants des États-Unis attisent. Les deux régimes y ont intérêt mais la puissance américaine veille au grain.

Le régime nord-coréen utilise sûrement les tests de missiles et de bombes nucléaires pour asseoir son autorité sur son peuple en exacerbant le nationalisme et en entretenant le sentiment de forteresse assiégée. Ils sont surtout une assurance vie face à une éventuelle intervention militaire des États-Unis et de leurs alliés. Mais en fait, la Corée du Nord a un besoin vital de rompre l’isolement que les États-Unis lui imposent depuis 1953. Aux temps de l’URSS et des États dits socialistes d’Europe de l’Est, les échanges économiques avec ces derniers étaient une bouffée d’oxygène. Après leur disparition, il est devenu vital pour le régime de trouver d’autres partenaires économiques. Et si la Chine reste toujours l’allié privilégié de la Corée du Nord, celle-ci a toujours accepté toute main tendue par la Corée du Sud.

Pendant la guerre froide, cela était évidemment inimaginable. Les différentes dictatures militaires qui se sont succédé en Corée du Sud étaient à la botte de l’impérialisme américain et farouchement anticommunistes. L’ennemi nord-coréen servait de prétexte pour réprimer toute opposition. À commencer par tout ce qui venait de la classe ouvrière dans ce pays où l’industrialisation était fulgurante.

Il y a vingt ans, un premier rapprochement

Les grandes grèves ouvrières de la période 1987-1989 ont cependant obligé les militaires sud-coréens à quitter le devant de la scène. En 1997, l’opposant de toujours, Kim Dae-jun, fut élu à la présidence. Il ne prétendit absolument pas s’opposer aux intérêts des chaebols, ces trusts capitalistes sud-coréens nés de l’étatisme de la période précédente, mais put avoir vis-à-vis de la Corée du Nord une politique différente de ses prédécesseurs. Dite du « rayon de soleil », elle fut l’expression d’un consensus au sein de la bourgeoisie coréenne, entériné par l’impérialisme et se traduisit surtout par la mise en place de quelques coopérations économiques. Une région montagneuse du Nord, les monts Kumgang, fut exploitée comme zone touristique par le géant sud-coréen Hyundai. Une zone industrielle mixte fut ouverte dans la ville de Kaesong, proche de la frontière, où des dizaines de milliers de travailleurs du Nord vinrent se faire exploiter par des entreprises du Sud pour un faible salaire versé… au régime nord-coréen.

Cette ouverture fut au bout du compte très modeste. Car au moment où l’opposition sud-coréenne tentait de la mettre en place, les États-Unis décidaient de mettre la pression sur la Chine dont l’essor économique en faisait une puissance un peu trop concurrentielle. À peine la politique du « rayon de soleil » enclenchée, le président américain de l’époque, George Bush, dénonça la Corée du Nord comme faisant partie de « l’axe du mal » et imposa, via l’ONU, de nouvelles sanctions contre ce pays. La droite de retour au pouvoir en Corée du Sud en 2008, sans prendre aucune initiative, s’est d’abord contentée de ce qui avait été fait auparavant et qui arrangeait bien les chaebols. Et, sous la pression de Washington, mit petit à petit un terme à tout ce qui avait été entrepris, jusqu’à fermer la zone de Kaesong en 2016.

L’opposition de retour au pouvoir

Après une dizaine d’années de pouvoir de la droite et des manifestations monstres dénonçant la collusion de la présidente Park avec les sommets des chaebols, l’opposition est de nouveau au gouvernement en Corée du Sud. Et comme il y a un peu moins de vingt ans, elle tente de renouer des relations avec le voisin du nord. Kim Jung-un a bien sûr sauté sur l’occasion, acceptant non seulement le défilé commun des athlètes aux JO mais envoyant en délégation sa propre sœur qui a officiellement transmis au président sud-coréen une invitation à se rendre au Nord « au moment qui [lui] conviendra ».

Cette ouverture ne risque pas d’aller bien loin sans l’aval des États-Unis. Pour l’instant, ceux-ci ne semblent pas prêts à revoir leur politique offensive à l’encontre de la Corée du Nord qui vise aussi indirectement la Chine. Pour l’impérialisme américain, la Corée du Sud doit se comporter en allié soumis auquel il ne laissera que peu de marge de manœuvre. Ainsi, le gouvernement sud-coréen plaide pour la réouverture de la zone de Kaesong depuis des mois, mais elle serait totalement contradictoire avec les sanctions contre la Corée du Nord votées à l’ONU sous pression américaine. Les JO passés, la tension remontera-t-elle ? En tout cas, dès le 25 février, un nouvel exercice militaire conjoint entre les armées sud-coréenne et américaine doit avoir lieu.

Lors de la cérémonie d’ouverture, la presse a interviewé des Sud-Coréens émus de voir les sportifs des deux pays défiler ensemble. Car au sud comme au nord, les deux populations sont otages de la politique de l’impérialisme américain.

Pierre ROYAN