Russie : comment Poutine prépare sa réélection

31 Janvier 2018

Dimanche 28 janvier, des manifestations ont eu lieu dans 170 villes de Russie, de Saint-Pétersbourg à Vladivostok. Elles dénonçaient la façon dont le président russe, Vladimir Poutine, prépare sa réélection, prévue le 18 mars, pour un quatrième mandat.

En une caricature d’élections libres, le Kremlin a enregistré des dizaines de candidatures, la plupart d’inconnus chargés de faire de la figuration, alors que le seul opposant tant soit peu connu, Alexeï Navalny, a été, lui, écarté de la compétition.

Il est en effet devenu inéligible après avoir écopé d’une condamnation dans une affaire montée de toutes pièces par un Parquet aux ordres du Kremlin, dans le but d’invalider sa candidature.

La commission électorale a avalisé la manœuvre et la Cour suprême a rejeté les appels de Navalny. Quant à la police, l’autre larron de cette farce électorale, elle a arrêté des centaines de manifestants. Elle a aussi interpellé Navalny pour l’organisation, bien sûr non autorisée, de rassemblements appelant à boycotter cette parodie de scrutin, dont le seul objet est de légitimer par le suffrage universel le pouvoir de Poutine.

Tout cela juge encore une fois ce régime et ses méthodes. Mais cela ne fait pas pour autant de l’avocat d’affaires ultranationaliste Navalny ce chevalier de la démocratie que décrivent les médias occidentaux.

Certes, il dénonce la corruption du régime, trouvant une oreille favorable dans la population, car la racketter est le mode d’existence et d’enrichissement le plus répandu des hommes de l’appareil d’État. Cela donne aussi à Navalny un vernis social, alors qu’il ne veut nullement bouleverser le système en place, mais juste le rendre plus présentable et surtout plus supportable. Il vise d’abord les millions de petits bourgeois qui « font des affaires ». Qu’ils possèdent un restaurant, une agence immobilière, une petite entreprise, etc., ils rêvent pour la plupart d’un système qui serait un capitalisme honnête où ils n’auraient plus à verser leur obole, en l’occurrence des pots-de-vin conséquents, aux mille et un parasites de la bureaucratie d’État.

Ces petits patrons voudraient une Russie où ils pourraient grandir sans entraves ni péage à acquitter. Nombreux dans les autres centres urbains, ils sont les principaux soutiens de Navalny, comme leurs prédécesseurs de la fin des années 1980 l’avaient été d’Eltsine et autres démocrates autoproclamés de la haute bureaucratie soviétique cherchant à s’affranchir du pouvoir central. À l’époque, beaucoup d’intellectuels et d’affairistes rêvaient de cette économie de marché que les Eltsine et consorts leur promettaient d’instaurer, et des délices sonnantes et trébuchantes qu’ils en attendaient.

Les petits bourgeois d’alors avaient été déçus. Ceux d’aujourd’hui le sont aussi, et pour la même raison : l’incapacité du système à leur faire plus de place à côté des requins de la bureaucratie. Cela n’empêche pas que leurs illusions continuent à les mobiliser. Périodiquement, cela les fait descendre dans la rue, parfois en entraînant une partie de la jeunesse. Cette situation qui perdure n’est pas du goût du chef de la bureaucratie russe, Poutine, ni de tous ceux, oligarques, hauts bureaucrates et managers des grosses sociétés publiques dont il défend les intérêts au sommet de l’État.

D’autant que ces mobilisations, qui défient au grand jour le pouvoir en dénonçant certaines de ses tares, pourraient éveiller des échos dans des couches sociales bien plus larges que la petite bourgeoisie urbaine. Et si les travailleurs se mettaient à défendre leurs propres intérêts, ceux de leur classe, le danger prendrait une toute autre ampleur, tant pour le régime que pour des gens qui, comme Navalny, ne veulent que le replâtrer.

Pierre LAFFITTE