Maroc : la situation dramatique des “femmes-mulets”

17 Janvier 2018

Lundi 15 janvier, deux de celles qu’on appelle les « femmes-mulets » – portant sur leur dos d’énormes paquets de marchandises – ont été écrasées lors d’une bousculade au poste frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Trois autres femmes sont mortes dans les mêmes conditions à Ceuta et Melilla depuis avril 2017.

Ces femmes sont employées par les commerçants de Ceuta et Melilla pour faire entrer chaque jour au Maroc le maximum de marchandises en provenance d’Espagne. Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles en territoire marocain, présentent en effet la particularité de tolérer l’exportation détaxée de marchandises vers le Maroc, à condition qu’elle soit faite à pied, ce qui permet de considérer ces charges comme des bagages personnels.

Lors de la traversée des postes-frontières semi-légaux dédiés au passage des porteurs de marchandises, aucun paquet n’est contrôlé. Leur contenu est des plus variés : des habits d’occasion en provenance de toute l’Europe aux couches pour bébés, en passant par des produits ménagers ou électroniques. On estime que le chiffre d’affaires généré par ce trafic atteint des centaines de milliers d’euros par an et qu’il représente un tiers de l’activité économique de Ceuta et Melilla. Il enrichit les commerçants et contribue à assurer la prospérité des deux villes.

Les « femmes-mulets », en revanche, subissent des conditions de travail effroyables. Ces femmes très vulnérables, qui pour la plupart n’ont jamais été scolarisées et sont analphabètes, n’ont pas d’autre choix que de faire ce travail de forçat pour survivre, pour loger et nourrir leurs enfants.

Côté marocain, elles font la queue une partie de la nuit devant le poste-frontière pour y accéder dès l’aube et avoir le temps de faire un, voire plusieurs passages avant qu’il ferme, en début d’après-midi. Parvenues du côté espagnol, elles se font fixer sur le dos un énorme baluchon, qui peut peser jusqu’à 80 kilos, parfois accompagné d’un autre paquet transporté sur un skate-board de fortune. Elles font ensuite le chemin à l’envers, supportant une longue attente, le baluchon sur le dos, pour franchir à nouveau la frontière. Elles subissent en plus les coups des policiers espagnols qui sont chargés de faire régner l’ordre dans les files d’attente, ainsi que le bon vouloir des douaniers marocains qui les empêchent parfois de passer.

Les femmes sont payées au retour, déduction faite des marchandises volées ou abîmées pendant le transport. Elles peuvent transporter ainsi 300 kilos par jour, pour un salaire d’environ 30 euros. Le poste frontière n’étant pas ouvert tous les jours, leur salaire mensuel n’atteint pas plus de 300 euros. Mais du fait de la montée du chômage, la concurrence est de plus en plus rude entre elles et aussi les hommes qui font le même travail. Cela rend leurs revenus de plus en plus aléatoires et les bousculades de plus en plus fréquentes.

Les autorités espagnoles ont récemment pris quelques mesures censées éviter les bousculades : obligation de marcher dans un corridor délimité par un cordon de sécurité, interdiction d’avoir des paquets trop proéminents, de courir, et obligation d’avoir toujours une main libre pour se retenir en cas de chute. Ces mesures dérisoires et parfois contre-productives ne changent finalement rien à la situation de ces femmes et les autorités espagnoles et marocaines laissent faire ce trafic qui enrichit les commerçants et leur fournit au passage d’importants revenus.

Valérie FONTAINE