Harcèlement sexuel : celles qui dénoncent, et celles qui appellent à se taire

17 Janvier 2018

La tribune intitulée par le journal Le Monde « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », parue le 8 janvier, a fait l’objet de nombreuses réactions.

Les signataires écrivent à propos des dénonciations de cas de harcèlement sexuel qui se multiplient depuis l’affaire Weinstein : « Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses ’intimes’ lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. ». Et de déclarer, prenant le contre-pied des dénonciations actuelles : « La liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner ».

Cette tribune a été signée par une centaine de femmes, la plupart sans doute de bonne foi. Mais c’est oublier consciemment ou non que l’affaire Weinstein et celles qui l’ont suivie ne concernaient pas d’innocentes tentatives de séduction mais des viols répétés ou du harcèlement insupportable, assortis de chantage à l’emploi. Pour certaines signataires, derrière une position faussement naïve, on trouve en fait une position politique, certaines étant coutumières de déclarations antiféministes, mais aussi anti-immigrés ou hostiles aux travailleurs, en particulier lorsqu’ils se défendent. On y trouve par exemple Elisabeth Lévy, directrice de la revue Causeur qui titrait fin décembre : « Immigration, la France craque », et Sophie de Menthon, présidente d’une association de patrons et partisane de leur liberté absolue dans l’entreprise.

Le point de vue de ces signataires n’est évidemment pas celui des victimes de Weinstein ou d’autres, avec lesquelles elles ne se sentent rien de commun, au point qu’une signataire comme Catherine Deneuve a fini par s’en démarquer. La tribune fait semblant de ne pas voir que les campagnes #metoo et #balancetonporc, par exemple, voulaient dénoncer les différents types de harcèlement au travail, dans la rue, dans les familles. Elles ont contribué à rendre publique de façon plus visible la situation de bien des femmes, obligées de se battre contre de tels agissements, d’apprendre à se méfier et à se défendre dans la rue, de résister au travail malgré la pression de la précarité et du chômage.

La tribune prétend que les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation sont utilisés « pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie ». Au contraire, les femmes qui rendent publiques les agressions qu’elles subissent ainsi que celles dont elles ont eu à se défendre utilisent justement ce moyen pour sortir de leur position de victimes. Elles voudraient une société où les rapports entre les hommes et les femmes ne soient pas si souvent des rapports de domination, y compris avec chantage à l’appui.

Ces dénonciations, à elles seules, ne changeront sans doute pas la situation générale, ni même souvent le rapport de force entre un chef harceleur et une employée, mais au moins elles renforcent le camp de celles et ceux qui sont déterminés à lutter contre ces pratiques. Elle met aussi en lumière à quel point les femmes doivent se battre encore pour imposer le respect et l’égalité.

Bien des hommes et des femmes voudraient que rien ne bouge, y compris dans ces rapports sociaux-là. La société actuelle leur convient sans doute assez bien. Ce n’est pas le cas de toutes celles et tous ceux qui heureusement prennent la parole, et pour qui une société qui ne garantit pas l’égalité entre les femmes et les hommes est une société condamnée.

Claire DUNOIS