Allemagne : à Berlin, avec Karl et Rosa

17 Janvier 2018

Dimanche 14 janvier, comme chaque année à cette période, une manifestation a eu lieu à Berlin pour faire vivre la mémoire de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, assassinés le 15 janvier 1919 par des corps-francs, ces milices d’extrême droite utilisées comme bras armés par les chefs sociaux-démocrates. En pleine montée révolutionnaire, pour empêcher que l’Allemagne suive la voie ouverte par la révolution bolchévique, la bourgeoisie fit assassiner préventivement les dirigeants révolutionnaires les plus capables.

Après le 4 août 1914, et le vote des crédits de guerre par la social-démocratie, une minorité de militants autour de Franz Mehring, Clara Zetkin, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient restés fidèles à l’idéal internationaliste. Rosa Luxemburg avait passé trois ans et quatre mois de la guerre en prison.

La révolution de 1918-1919

Mais en novembre 1918, après des années de boucherie sanglante, de famine et de dictature, la révolution gagne Berlin, obligeant l’empereur à abdiquer. Le dirigeant social-démocrate Ebert est proclamé chancelier du Reich.

Dans l’urgence, les militants du groupe Spartakus, autour de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, décidèrent de planter clairement le drapeau de la classe ouvrière. Le KPD, le Parti communiste d’Allemagne, vit le jour fin décembre 1918. Mais l’alliance entre la bourgeoisie, l’état-major militaire et des dirigeants sociaux-démocrates à la Ebert allait décapiter le jeune parti avant qu’il ne gagne la confiance des masses ouvrières.

Début janvier 1919, le gouvernement social-démocrate engagea l’épreuve de force contre le prolétariat par une provocation. Les ouvriers berlinois, les spartakistes et sociaux-démocrates indépendants se mobilisèrent alors, enchaînant grèves et manifestations. Le gouvernement socialiste lança des appels au lynchage contre ses anciens camarades.

Dès le 11 janvier, les corps-francs dirigés par Noske, ministre social-démocrate des Armées, entrèrent dans Berlin et s’y livrèrent, pendant une « semaine sanglante », à un massacre d’ouvriers et de militants. Le 15 janvier, un groupe de soldats vint enlever Liebknecht et Luxemburg, et les assassinèrent sauvagement ainsi qu’une trentaine de leurs camarades.

Même après leur mort, le pouvoir continua à vouloir salir les militants assassinés. Il fut interdit au jeune KPD de les enterrer dans le cimetière des combattants politiques ; ils furent relégués dans le dernier carré d’un cimetière excentré, le carré des criminels. Malgré cela, le 25 janvier 1919, après l’écrasement de l’insurrection, 100 000 personnes furent présentes pour suivre le cortège à travers Berlin et enterrer les trente-trois militants tués le 15. Pour Rosa, un cercueil vide fut placé à côté de celui de Karl : son cadavre ne fut retrouvé que six mois plus tard.

Jusqu’à aujourd’hui, chaque année, une manifestation en direction du cimetière fait vivre leur mémoire. En 1926 y fut érigé un monument aux socialistes assassinés, portant une citation de Rosa Luxemburg au sujet de la révolution. Juste avant son assassinat, elle écrivait en effet, répondant aux articles de presse qui proclamaient que l’ordre régnait enfin : « “L’ordre règne à Berlin !” Ô bourreaux stupides ! Votre ordre est construit sur le sable. La révolution se dressera demain dans toute sa hauteur avec fracas, et à votre terreur elle annoncera avec toutes ses trompettes : J’ÉTAIS, JE SUIS, JE SERAI ! ».

Ce monument n’est plus visible. Les nazis, parvenus au pouvoir le 30 janvier 1933, l’endommagèrent dès le mois de février avant de le raser. Ils emprisonnèrent tous ceux qui avaient participé à la manifestation du 17 janvier 1933.

Un souvenir bien vivant

Les manifestations reprirent après la guerre et la chute du nazisme, dans un contexte bien différent. En RDA (l’ex-Allemagne de l’Est), le régime s’en servit à ses propres fins, faisait défiler des centaines de milliers de personnes devant les dignitaires du régime. Même à cette époque, une partie des manifestants continuaient de venir « pour Rosa et Karl », comme certains en témoignent encore, et certainement pas pour les chefs d’État. Puis, dans les années 1980, lorsque la dictature commença à se fissurer, des manifestants se servirent de l’événement pour exprimer des critiques, reprenant notamment en 1988, l’année avant la chute du Mur, le célèbre mot de Rosa Luxemburg « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ».

Dans l’Allemagne réunifiée des années 1990, tandis que le gouvernement misait sur son déclin rapide, essayant de faire baisser la participation par une présence policière agressive, le rassemblement annuel a continué à rassembler des foules de l’Est et de l’Ouest, de milieux populaires et de tous âges, venant individuellement ou issues des mouvances stalinienne, maoïste, anarchiste, antifasciste, ainsi que de diverses organisations se réclamant du trotskysme, au total souvent autour de 100 000 manifestants.

Même si depuis les années 2000, le nombre de participants a baissé jusqu’à quelques milliers de personnes, avec aussi des revendications actuelles, contre l’impérialisme et ses guerres, contre la casse sociale ou en faveur des migrants, les manifestants sont toujours là, non seulement pour se souvenir mais aussi pour dire comme Rosa Luxemburg « j’étais, je suis, je serai ».

Alice MORGEN